Culture

Roma, du grand cinéma chez Netflix

Après une incursion dans le cinéma à gros budget, du Prisonnier d’Azkaban à Gravity en passant par Les Fils de l’Homme, le réalisateur Alfonso Cuarón revient à un cinéma intimiste et en noir et blanc. Il raconte, dans Roma, la vie d’une femme de ménage dans un quartier de Mexico dans les années 70, au milieu des révoltes populaires.

 

Cette année, au Festival de Cannes, il n’y a pas de films Netflix. La direction du Festival ayant annoncé que les films en compétition devaient sortir en salle (ce qui n’est pas le cas, en France, pour ceux de Netflix), les patrons du studio ont décidé de n’y proposer aucun film. Seulement, quatre mois plus tard, à la Mostra de Venise, le Lion d’or, la récompense suprême, est attribué à Roma. Un film, donc, qui a été produit par Cuarón et sa boîte mais distribué par Netflix. Et alors, tout change.

Est-ce un choix politique, dénué de sens cinématographique, voulant jeter un gros pavé dans la mare ? Oui et non. Oui car, en effet, la mare se retrouve bel et bien sens dessus dessous avec ce pavé : Netflix est maintenant reconnu comme un grand studio, capable d’aider les films d’auteur et de remporter les récompenses prestigieuses et légitimes (on ne parle pas des Oscars là, mais du plus vieux festival de cinéma). Et non, car ce serait de très mauvaise foi que de nier la qualité artistique du film et force est de reconnaître que, en effet, Roma, chez Netflix ou non, c’est du grand cinéma. C’est même assurément un des meilleurs films de l’année, voire plus.

Même si ce n’était pas le cas sur ses derniers films, Alfonso Cuarón est bien quelqu’un qui fait fonctionner sa mise en scène par l’économie de moyens. Cela se remarque déjà par l’utilisation du noir et blanc, une sorte de retour aux bases du cinéma mais aussi, question gestion de couleurs, ce n’est pas exubérant. Toutefois, ce n’est pas pour ça que les plans ne sont pas travaillés, au contraire même. L’éclairage profite d’une sublime lumière, des scènes en extérieur à celles en intérieur, tout est beau, le réalisateur s’occupant lui-même de la direction de la photographie. Sur un toit, dans la maison, sur la plage, ou dans la rue, les nuances de gris s’accordent pour donner des images dignes des plus belles photos urbaines mais sont aussi empreintes d’un réalisme déroutant.

Marina de Tavira, Marco Graf, Yalitza Aparicio, and Fernando Grediaga in Roma (2018)
Des plans entre réalisme et composition parfaite

En effet, ce n’est pas un film tout feu tout flamme. On suit là les modestes péripéties de cette jeune femme, Cléo, au milieu d’une famille qui est au bord du déchirement, et toutes les scènes sont prétextes à montrer des instants de vie.

Car, le thème principal du film, c’est bien ça, la famille. Celle dont Cléo s’occupe, celle qu’elle forme succinctement avec les enfants ou encore celle qu’elle essayera de former avec un jeune homme charismatique. Et ce regard sur la famille est mitigé. Au premier abord, il n’a guère l’air enthousiaste: la famille riche se dispute, se questionne mais sans se remettre en question. Puis, au fil des plans qui se construisent, on en arrive à des scènes chargées d’émotions qui remettent la famille et l’amour en avant, à travers une famille nouvelle, certes, mais unie.

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Une famille désemparée

Ensuite, pour revenir sur cette réalisation économe, il faut préciser quelque chose qui, en surface, a l’air naturel mais qui, au fond, est déroutant. La plupart des plans de Roma sont des panoramiques : sur la hauteur parfois, et sur la longueur souvent : à l’image de ses personnages, du Mexique et de ce thème universel qu’est la famille, Cuarón ne fait pas des choses fixes. Dans ces plans, tout bouge, tout s’agite, sans que les éléments (personnages, figurants, etc) n’aient l’air dans la précipitation. Même si un incendie se déclare, les gens à l’écran n’ont pas l’air inquiets ou empressés. On comprend que tout vient et tout repart, de la même manière que ces plans qui bougent de droite à gauche et de gauche à droite, comme des vagues, comme la vie et la mort. Des vagues qui seront d’ailleurs montrées et une mort qui sera exprimée. À l’instar de, par exemple, cette scène où, après avoir joué aux cowboys, un garçon s’approche de Cléo qui étend le linge, s’allonge et, d’un air bien plus sérieux, lui dit “Je suis mort. Je ne peux plus bouger, je suis mort”.

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« Je suis mort », dira le garçon, allongé

Usant de tout son savoir-faire cinématographique, le metteur en scène ne lésine sur rien : les décors, la musique additionnelle, le son, les acteurs. Malgré le fait que ces derniers soient tous des amateurs, on se surprend pourtant à avoir une franche empathie pour Cléo car joué par une actrice des plus sincères et des plus justes.

Yalitza Aparicio, actrice amatrice mais sublime

En France, à cause de la chronologie des médias, Roma ne peut sortir en salle et tout le monde le verra au mieux sur une télé, sinon sur un écran quelconque. Et cela alors même que tout le monde s’évertue à répéter que l’on a là un film fait pour un grand écran car proposant un cinéma à l’état pur. Ce n’est pas le cas dans les autres pays, car au Mexique, par exemple, plusieurs séances sont organisées pour voir le nouveau film de Cuarón dans les meilleures conditions.

Ce dernier nous prouve bien qu’il est un auteur de cinéma, aux thématiques certes larges mais qu’il traite avec justesse et recul. Ces dernières années, ce sont trois réalisateurs mexicains qui sont arrivés à Hollywood pour y faire parmi les plus beaux films hollywoodiens que l’on ait pu voir cette dernière décennie ; un trio composé de Alejandro González Iñárritu (Birdman, Biutiful), Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan, La Forme de l’eau) et dudit Alfonso Cuarón. Cependant, c’est bien Cuarón, qui a su retourner dans son pays natal et, en s’inspirant de sa propre enfance, faire un film tout autant intimiste qu’ambitieux.

Du grand cinéma fait pour un grand écran

 

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Un commentaire

  1. Bravo pour cette critique panoramique justement éclairée par les qualités d’un film qui n’en manque pas.
    Gageons qu’un jour nous pourrons en France voir Roma dans des conditions optimales afin d’en mesurer la pleine ampleur.

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