Culture

On a découvert: The Man in the High Castle

Et si les nazis avaient gagné la guerre ? Mais que diable se serait-il donc passé ? Toute notre société, nos institutions mondiales, nos valeurs, ont été bâties sur le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et de l’holocauste. Plus jamais ça ! Plus jamais de guerre, de racisme, de discrimination, de totalitarisme, de crise financière… Mais dans l’autre sens, ça donne quoi ?

Une société où la direction commune est donnée, où les préoccupations de notre monde à nous n’existeraient pas, mais où ce qui n’est pas aryen n’aurait pas sa place. Une société qui promet de faire table rase du poids du passé pour construire un monde solidaire et tourné vers l’avenir, la prospérité, la stabilité et l’exploitation de technologies beaucoup plus avancées que celles de notre monde. Mais également une société où l’on ne demande pas notre avis et où il est de notre intérêt d’intégrer tant bien que mal le moule au risque d’être exécuté pour notre différence.

Ce genre artistique porte un nom : l’uchronie. Le concept est simple et amusant : prenez un événement du passé, modifiez-le, et admirez les conséquences. Le thème du triomphe des nazis a été le plus populaire. On le retrouve dans de nombreux romans, dans des jeux vidéos, dans des films et maintenant dans cette série, tirée elle-même d’un roman à succès. Dans une autre catégorie, la série de comics Watchmen nous conte un univers où le docteur Manhattan, victime d’un accident nucléaire en 1960, devient un être omniscient, l’arme absolue des États-Unis. Grâce à lui, ces derniers triomphent au Vietnam et le président Nixon se fait réélire sans difficulté. L’uchronie a donné naissance à un genre complet, très riche, issu du cyberpunk : le steampunk, qui met en scène une société parallèle, souvent d’inspiration victorienne, où la vapeur aurait été l’élément central de l’évolution technologique. Ce genre est un jeu pour les amoureux de l’histoire et un prétexte pour façonner des mondes et des univers graphiques limités par notre seule imagination. Mais il a aussi l’intérêt de questionner et de relativiser notre propre réalité.

Le roman de Philippe K. Dick, dont la série est issue, fut publié en 1962, en pleine crise des missiles cubains, alors que l’arrivée imminente d’une 3e guerre mondiale entre les États-Unis et l’URSS semblait évidente. L’événement modifié est le suivant : en 1933, dans notre réalité, le président Roosevelt, alors candidat, a fait l’objet d’une tentative d’assassinat. Dans cette réalité parallèle, la tentative est un succès. Les États-Unis ne connaissent donc pas le new deal et s’enfoncent toujours plus dans la misère à cause de la crise de 1929. Ils n’ont ce faisant pas les moyens de riposter lors de l’attaque de Pearl Harbor et se font envahir par les japonais à l’ouest. A l’est, les nazis mettent au point la bombe atomique et l’utilisent contre Washington D.C pour faire capituler les américains. La guerre se termine en 1947. Le roman et la série commencent en 1962. Le monde est partagé entre les japonais et les nazis. Les Etats-Unis sont divisés en trois zones : la zone japonaise à l’ouest, la zone neutre au centre, et la zone nazie à l’est. Hitler est mourant, et ses successeurs potentiels aimeraient faire la guerre contre le Japon. Les tensions sont similaires à celles de notre monde. Les japonais sont traditionalistes et plutôt tolérants avec les pays qu’ils occupent, et les nazis concrétisent leur idéologie.

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Frank Frink, prisonnier dans un monde où il n’est pas le bienvenu. Crédits: @val.onyx

Mais tout est perturbé lorsqu’un livre apparaît et présente une uchronie où les américains et les russes ont gagné la guerre. C’est ce qui fait l’originalité de l’histoire de Philippe K. Dick, une uchronie de notre monde dans le leur, où les habitants des deux univers explorent avec fascination ces réalités parallèles. Et c’est toute l’intelligence de The Man in the High Castle, car en proposant de nous dévoiler un univers où nazis et japonais triomphent de la Seconde Guerre mondiale et se partagent le monde, nous sommes interrogés sur les difficultés nouvelles de notre propre univers. Un troisième roman fait son apparition et présente une uchronie où ce sont les anglais qui triomphent de la guerre. Churchill devient alors dictateur et impose la réglementation coloniale britannique dans le monde entier. Ces romans sont subversifs et interdits car ils diffusent la possibilité d’une autre réalité, d’un autre idéal. Pour le roman, l’intérêt était d’abord de relativiser notre réalité, et de mettre en contraste la crise des missiles cubains avec cette réalité parallèle, elle aussi imprégnée de guerre froide et de conflit imminent. Si cette crise nous semble désuète à notre époque, ce sont d’autres thèmes, d’autres potentialités présentes dans le roman, que la série va exploiter. Le génie de cette série vient justement de sa prise de distance avec le roman tout en lui rendant hommage.

Dans la série, pas de romans, mais des bobines de films. Pas une réalité parallèle, mais une multitude de réalités. On retrouve certains personnages, d’autres sont ajoutés. Dès le premier épisode, l’histoire du roman est bouclé. La série crée donc son propre scénario, son propre parti pris, pour au final se distinguer nettement de l’œuvre littéraire.

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Juliana Crain, chargée de confier une bobine au « maître du haut château », et recherchée par la kenpeitai. Crédits: @val.onyx

En premier lieu, les décors et l’univers général sont soignés. Nous sommes invités à plonger dans une atmosphère crédible. On retrouve tous les éléments parfois stéréotypés des sixties : les voitures, les costumes, les émissions de divertissement sans intérêt de la télévision. Mais la joie caractéristique de cette époque n’existe pas ici. Non, ici, c’est l’autoritarisme qui règne : ciel gris, hommes en uniformes inquiétants, téléphones qui ne cessent de sonner. Des éléments de science-fiction sont subtilement intégrés et la série prend une tournure fantastique à partir de la saison 2. Les décors sont beaux, riches, évoquent le comics et ne sont pas sans rappeler l’univers graphique de Blade Runner. Eh oui, car le producteur de la série n’est autre que Ridley Scott. Son film Blade Runner était déjà adapté d’un autre roman de Philippe K. Dick: Les Androïdes rêvent-ils de Moutons Electriques ?. Artistiquement, les deux hommes se connaissent donc bien et leur destin semble croisé.

Par ailleurs, le jeu des acteurs est réussi. Nous alternons entre instants émotionnels, fascination, terreur et peur. La saison 1 introduit cet univers. Malheureusement, si fascinante soit-elle, l’histoire en elle seule ne suffit pas à nous tenir en haleine, et cette introduction peut parfois souffrir de certaines longueurs. L’histoire politique globale, notamment lors de la seconde saison, est réussie. On se prend d’une réelle peur, accompagnée de boule à l’estomac, inquiet de l’issue des événements. La dernière saison est moins animée mais beaucoup plus philosophique. Elle se centre davantage sur l’intimité des personnages, et met en exergue le thème qui fait l’originalité de la série par rapport au roman : l’affrontement d’une résistance partisane de la liberté et nostalgique de l’ancien monde libéral effondré contre le triomphe du nouveau monde fasciste. Cet état de fait existe sous forme de crainte dans notre propre monde. On retrouve les recettes des productions américaines : les personnages doivent chacun faire face à une problématique caractéristique de cet autre monde et les valeurs américaines, ici perdues, sont rappelées et mises en abyme. Mais le réalisateur prend soin de ne pas user de cliffhangers. Pari est pris que ses fans suivront les épisodes pour l’intérêt de l’histoire en elle-même et la complexité de ses personnages, et non parce qu’à la fin d’un épisode un héros blond bouclé à la musculature suintante aurait été pris en otage par une horde de méchants nazis et risque de mourir au prochain épisode.

Mais l’intérêt principal de la série, c’est de concrétiser et de mettre en perspective les idéaux de nos deux mondes. Dans cette réalité parallèle, le retour au libéralisme est idéalisé par un groupe de résistants, portés par la vision de films où notre monde est possible, alors que le nationalisme est triomphant. Mais tout n’est pas blanc et noir. L’histoire met en miroir les limites de notre propre univers. Elle nous présente des japonais qui, traumatisés par les bombes atomiques, la perte de leurs proches et l’acculturation de leur pays, rêvent eux aussi d’un monde meilleur, celui de The Man in the High Castle. En multipliant les mondes possibles par le jeu du fantastique, le réalisateur cherche à relativiser le regret d’une vie, personnelle ou collective, qui aurait pu être meilleure et nous invite à nous confronter, à accepter et à améliorer notre propre réalité. Les nationalistes grandissants de notre univers sont comme les résistants de cet autre monde, et le réalisateur leur tend subversivement le miroir. Le miroir d’un monde où ce sont les Etats-Unis qui doivent se relever du traumatisme de la bombe et qui font face à l’acculturation progressive de leur histoire, de leurs valeurs et de leur patrimoine, devenu simple objet de curiosité. Et dans cette réalité où tout semble agir en miroir, si l’on assiste à un réveil libéral contre le nationalisme, c’est bien l’inverse qui se produit chez nous. The Man in The High Castle n’est-il finalement pas une bobine destinée à notre propre résistance ?

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