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Pourquoi je supporte le Stade Rennais

De l’élimination en demi-finales de Coupe de France contre Quevilly aux deux finales de la même compétition perdues contre l’En Avant Guingamp, le Stade Rennais est un club difficile à supporter, dans tous les sens du terme. Pourtant, grandir au rythme de ces défaites humiliantes comme éducatrices a parfois eu les vertus d’un voyage initiatique; ce genre d’initiation qui ne s’oublie pas, à grands coups de pantoufles sur l’arrière-train.

Quiconque s’étant déjà intéressé un tant soit peu au football, et plutôt particulièrement à notre belle Ligue 1 Conforama, sait que le Stade Rennais est le club de loser par excellence. Une réputation probablement due aux défaites récurrentes du club breton en finale de Coupe (2008-09: 1-2 contre Guingamp; 2012-13: 0-1 contre Saint-Etienne; 2013-2014: 0-2 contre… Guingamp), témoignant d’un goût démesuré pour le choke, ou peut-être aussi à la médiocrité chronique à laquelle le Stade Rennais a habitué ses dix-neuf concurrents, embrassant plus que jamais l’étiquette du « club qui finira entre la 7e et la 10e place ». Entre 1999 et 2002, sous la houlette de son dirigeant, François Pinault (propriétaire milliardaire de la holding Artémis) , le Stade Rennais aura pourtant essayé de se montrer ambitieux en modernisant ses infrastructures et en claquant du bon biff sur quelques pépites brésiliennes: en vain, le club ne fera pas mieux que la cinquième place.

Mais alors, quelle idée de supporter un tel club, surtout lorsque je n’ai aucun lien géographique ni avec Rennes, ni avec la Bretagne ? En dehors d’un goût prononcé pour le sadomasochisme, on pourrait difficilement justifier le choix de s’attacher pour la vie à un club à la réputation et aux résultats si bancals, surtout lorsqu’un tel attachement implique, à chaque nouvelle rencontre footballistique, un regard éberlué de mon interlocuteur après qu’il ait tenté de deviner mon club de coeur en énumérant des Lyon, Bordeaux, Marseille, Paris, etc. J’ajouterais encore qu’ayant grandi au contact d’un père et d’un frère stéphanois, ma passion pour le club breton n’en est que plus inexplicable – d’aucuns pourront même dire: plus belle.

Il faut savoir que l’année où j’ai commencé à m’intéresser au foot, influencé par la passion paternelle, Saint-Etienne était dans une passe difficile: le club venait de remonter en première division et peinait à se maintenir dans l’élite. En ces circonstances, ce n’était pas un club très sexy aux yeux d’un jeune supporter. Alors, pourquoi ne pas supporter Lyon, l’équipe qui marchait alors sur la Ligue 1 ? Impossible, l’ambiance familiale aurait été invivable. Marseille ? Ce club ne m’inspirait rien. Le PSG ? Avec tout le respect qu’on peut avoir sur l’histoire du club avant l’arrivée de QSI, il était encore bien loin de son niveau actuel. Non, j’ai préféré porter mon choix sur cette équipe en rouge et noir, dont j’appréciais le blason et les couleurs. Portée par un duo redoutable – Alexander Frei et Olivier Monterrubio – elle était parvenue à accrocher une 4e place historique synonyme de qualification pour la Coupe d’Europe. Je me souviens de cette bonne époque du maillot Conforama, de Kim Kallström au milieu, de son statut de trouble-fête au milieu d’autres clubs au palmarès bien plus fourni: c’était assez pour me séduire.

Inutile de préciser que personne, de ma famille la plus proche aux connaissances les plus succintes, n’a jamais compris cette passion soudaine pour un club résidant à 750km. « Ca va lui passer », me disait (ou plutôt espérait) mon père, qui, lui, avait grandi en rêvant avec le glorieux Saint-Etienne des années 70; et il aurait tout à fait pu avoir raison vu la banter era rennaise qui s’ensuivit. Qui plus est, difficile de rester fidèle à une équipe que je voyais une fois par an, à l’occasion de mon désormais traditionnel Saint-Etienne v Rennes (qui se soldait en général par un score nul et une purge sans nom). Encore aujourd’hui, je n’ai eu la chance de me rendre au Roazhon Park (alors Stade de la Route de Lorient) qu’une seule fois, pour un anniversaire mémorable qui entérinait mon amour pour ce club.

Vous savez, peu de personnes croient en l’amour à distance – et moi le premier. Cette idée d’aimer et d’entretenir une relation où l’absence de l’autre est omniprésente m’a toujours répugné – et d’autant plus aujourd’hui, alors que j’ai eu la malchance d’en faire l’expérience. Or, j’arrive à justifier comment j’ai pu tomber amoureux de cette équipe, mais par quel miracle ai-je pu résister à la tentation d’aller voir ailleurs, pendant tout ce temps ? J’ai vingt-deux ans et j’ai aimé le Stade Rennais pendant les trois-quarts de ma vie; un Stade Rennais que j’ai vu moins d’une dizaine de fois dans ma vie: William Shakespeare se languit dans sa tombe de ne pas pouvoir écrire sur une romance aussi baroque et inexpugnable.

Pourtant, avec un certain recul, et aujourd’hui que le Stade Rennais a en quelque sorte vaincu certains de ses démons, j’arrive à y voir plus clair sur le pourquoi et le comment de ma relation avec ce club qui m’en a tant fait baver. La métaphore de l’amour pour une femme et celle de l’amour pour un club ne sont pas indéfiniment conciliables, et au-delà de la passion irrationnelle que j’éprouve sur le Stade Rennais, je crois bien que si j’aime ce club, ce n’est pas parce que c’est une amante particulièrement attachante; non: c’est parce qu’il me ressemble. En grandissant avec lui, avec ses défaites, avec ses échecs lamentables, avec ses faux-espoirs, je mûrissais en même temps qu’un club que n’importe qui aurait abandonné; au lieu de subir mon adolescence comme le ferait un collégien ordinaire, j’avais pour précieux ami le Stade Rennais, toujours là pour me rappeler que je n’étais jamais seul dans la lose. Chaque weekend, il devenait ce rappel de l’omniprésence de l’échec qui, à terme, m’a permis de m’habituer au goût de la défaite et de relativiser un égo grandissant, puisque j’étais confronté à la réalité suivante: personne n’est épargné par la lose, alors autant s’y faire.

Revenons à l’adolescence. Ce passage de la vie, chacun l’a connu ou le connaît. Des difficultés d’adaptation, des bouleversements fréquents, une croissance maladroitement amorcée font de la puberté un tunnel interminable dont l’échappatoire n’est qu’une lueur vaguement basée sur l’espoir que « tu verras quand tu seras grand, ce sera plus facile ». Et pour ma part, cette lueur grandissante a coïncidé de manière déconcertante avec la sortie du Stade Rennais de ce même tunnel : au moment où ma vie s’éclairait, le club se décidait enfin à briller de mille feux en surprenant la France entière en passant les tours de l’Europa League, et surtout, en adoptant une posture plus ambitieuse que jamais. Comme moi.

De nouveaux coachs, une nouvelle direction, des joueurs impressionnants – davantage en tout cas que tous ceux passés par le club auparavant – m’ont rendu au centuple ce bonheur de « prendre sa revanche sur la vie », expression éminemment ringarde mais en ces circonstances incroyablement juste. De quoi confirmer, s’il le fallait encore, le sentiment d’attachement viscéral qui me lie à ce club. On entend souvent que « ce n’est qu’un jeu », que « ce n’est qu’un sport », et que nous, amoureux du foot, on passerait pour des attardés à s’attacher ainsi à « des millionnaires qui courent après un ballon ». Mais cet amour-là, que je porte au Stade Rennais; cette passion-là, qui me fait prendre dans mes bras de parfaits inconnus; cet attachement-là à un alter ego que ni mes proches ni moi n’aurions jamais pu soupçonné il y a de cela plus de quinze ans, est la preuve que le football est une chose profondément irrationnelle certes, mais surtout un rêve hebdomadaire infiniment insondable, révélateur, magnifique.

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