Culture

Comment encore regarder un Pommerat en 2019 ?

Une soirée où l’on se rend au théâtre afin de se confronter à un Pommerat est religieuse d’un bout à l’autre.

Obtenir sa place au TNP pour La réunification des deux Corées est un siège en pleine croisade

Qui est cet homme ?

Ce sera à qui sera le plus patient face aux impies qui veulent nous prendre notre place, ces autres qui se gavent de théâtre sans en savourer la divine substance. Les plus fidèles âmes, au courant des moindres mouvements de tournée, ayant préparé leur venue depuis des lustres, ont déjà leur place et ce, dès que les premiers rayons de l’illumination eurent pointé à travers les plus petites percées des nuées.

Avant que la lumière ne s’éteigne, nous avons droit à un prêche. Que dis-je, UN prêche ? Non, autant de prêches qu’il y a de couples dans la salle. « Mais comment va-t-il faire ses fameux effets de lumière dans un système bi-frontal ? Crois-tu que nous verrons les mêmes acteurs ? Moi, je pense que… » Et les nouveaux venus écoutent ces multiples voix d’une oreille vagabonde, ces discours des séniors, qui veulent voir un spectacle moderne (mais pas trop non plus, pour ne pas voir un sexe de comédien agité devant leur nez encore une fois), renforcent l’attente de la non-initiée que je suis, qui attend l’apparition du « saint-créateur » aux multiples Molière.

Le dernier sermon, qui l’emportera sur tous les autres, nous incitera à couper notre téléphone portable. Certaines âmes égarées, corrompues, nous imposeront pourtant de supporter leur visage, pas forcément beau et tout à fait inintéressant puisque leurs réactions seront plus happées par l’écran d’un smartphone que par les acteurs, une situation tout à fait banale en somme. Nous profiterons ainsi pleinement de leurs expressions sans saveur grâce à la disposition de la salle.

La lumière apparait, crève le ciel. Elle tombe sur une actrice, seule. Une voix sort de la voûte et nous englobe. A part les deux pédants assis derrière moi qui ne peuvent pas s’empêcher de s’expliquer l’un à l’autre les moindres apparitions, et les quelques incurables qui ont décidé que non, envers et contre tous ils n’éteindraient pas leurs téléphones portables, nous sommes tous touchés par cette voix, qui nous manipule, nous prend dans sa main et nous écrase.

Les multiples histoires que l’on nous injecte nous frappent, nous agrippent à la gorge et nous jettent contre les murs. Elles nous font rire aussi, entre deux souffles coupés, elles sont bien obligées puisque sinon nous trouverions soudain l’existence bien pourrie.

Et puis vient la perte de foi…

Mais qu’ai-je donc vu ? Une pièce, très bien jouée et dirigée avec brio. Un texte qui résonne et qui, malgré tout ce que l’on pouvait penser avant, nous assène à grand coups de marteau, coups que l’on accepte docilement (avec un plaisir masochiste non-feint et à peine camouflé) que non, les deux Corées ne se réuniront pas. Pas d’intrigue générale, du travesti, des changements de personnage à tout bout de champ, mais une idée qui revient et s’insère dans notre crâne malgré nous et qui nous plombe pour le reste de la soirée: l’homme ne peut pas communiquer, ne peut pas se comprendre.

C’était bon, c’était excellent. Mais, aujourd’hui, en 2019, rien ne m’a semblé nouveau. Les codes du théâtre contemporain étaient si bien exécutés, avec une telle de rigueur qu’en tant que spectatrice régulière j’ai pu déterminer le moment exact où le monde qu’on me présentait allait s’éteindre.

Comment s’émerveiller devant la nouveauté d’un Pommerat quand on a ingurgité nombre de pièces, bonnes ou mauvaises, de ses disciples auparavant ? Comment se dire que je n’ai jamais vu ce que l’on vient de me présenter pendant que j’entrechoque mes mains alors que j’ai déjà applaudi Assoiffés par La Compagnie du Bruit de la Rouille, L’éveille du Printemps par la Compagnie Demain dès l’aube, ou Eva Perón & L’homosexuel par Marcial Di Fonzo Bo quelques années plus tôt ?

Mais cela tient sans doute d’un phénomène très simple. Les codes que l’on m’a appris, que l’on m’a forcé à avaler avec un tuyau au fond du gosier en me disant que c’était bon et que j’ai en moi, et que je goûte pleinement quand je vais au théâtre, eh bien ces codes sont issus du cerveau de Pommerat, ou tout du moins ils ont été entérinés par ses mises en scène. Je n’ai fait que le trajet inverse du public habituel, j’ai commencé par écouter les élèves avant d’écouter le maître.

Et comme une jeune nonne qui ne croirait plus, je ne peux me confier à mes confrères, qui trouvent que Pommerat est au-dessus de tout. Comment avouer sans rougir que j’ai plus été transportée et émerveillée par la nouveauté d’une mise en scène de Littoral par Simon Delétang, au théâtre du peuple, avec une compagnie qui utilise des stratagèmes scéniques vieux de plus de cent ans, que par le sacro-saint rénovateur d’un théâtre français qui s’essoufflait depuis quelques années ?

Je lui ai donné l’amour que vous êtes incapables de lui donner

J’avais déjà senti cette sensation d’abandon. Dans une autre salle lyonnaise, quand je m’étais rendue aux Célestins pour voir l’Orestie de Romeo Castellucci. Je voulais que mes tripes se retournent à me faire vomir une bile noire et amère sur les pavés polis et propres en sortant de la salle, et pourtant les images que je voyais me semblaient usées jusqu’à la corde, vues et revues dans des mises en scènes violentes qui affichaient une nudité qui n’effrayait plus personne. On ne va plus voir Castellucci ou Pommerat pour voir un étalage d’idées nouvelles, ou du moins pas aujourd’hui, on y va pour voir un classique.

Wajdi Mouawad, Romeo Castellucci, Rodrigo Garcia et évidemment Joël Pommerat, leurs productions, nouvelles ou non, sont aujourd’hui des classiques vivants. Et plutôt que de médire et de se dire que l’on va voir une Joconde dépoussiérée, peut-être devrait-on profiter de cette chance de voir un classique encore debout, plutôt que reconstitué de ses ruines par un autre architecte, quand il sera trop tard pour admirer les échafaudages du premier créateur.

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