Culture

Deux Frères : quand Peace N’ Lovés devient Peace N’ Love

L’album Deux Frères de PNL est sorti le 5 Avril 2019, quasiment trois ans après leur dernier album. L’attente fut longue, mais le résultat est-il à sa hauteur ?

En suivant leur stratégie commerciale et médiatique de toujours, les frères Andrieu avaient complètement disparu de nos écrans, si ce n’est que leur musique résonnait toujours aussi fort dans nos voitures. Des titres comme « Le Monde Ou Rien », « Je Vis Je Visser », « Jusqu’au dernier gramme » et « Onizuka » ont clairement marqué une génération et continueront d’être dans nos playlists sur les plateformes de streaming pendant longtemps. Mais arrive 2018, et les fans commençaient à s’impatienter. Comme pour les faire patienter avant la sortie de l’album, le groupe décide de sortir le morceau « A L’ammoniaque » et son clip, puis le son de l’été « 91’s ».

Deux morceaux à la fois complètement dans la continuité de PNL – la vie dans la cité restant le thème principal des deux – et représentant en même temps une coupure nette avec ce qu’ils faisaient avant, notamment grâce à leurs prods. « A L’ammoniaque » est uniquement composée d’un riff de guitare, et au cours du morceau, une seconde guitare et une basse s’ajoutent à ça, avec des petits sons de cannette qui s’ouvre ou de coup de feu. Honnêtement, c’est un son de variété fançaise au niveau de la mélodie et de la prod, avec des paroles et un débit qui restent quand même proches du rap. « 91’s » détonne aussi par sa prod, qui est très funky, et beaucoup plus chargée qu’ »À L’ammoniaque ». Ce qu’on en retient, c’est que ça sonne très funk, et que c’est la première fois de la discographie de PNL que ça arrive. Et pourtant, ça ne dérange pas tant que ça, parce que leur habitude a toujours été de poser sur des prods qu’on entendrait pas forcément ailleurs. Au final, j’avais pris une claque par « A L’ammoniaque », puis j’avais trouvé « 91’s » bon, mais oubliable. Mais ce qui est sûr, c’est qu’à partir de ce moment, j’attendais encore plus l’album, notamment parce qu’on sentait que leur plume s’était affinée, avec un N.O.S incroyable sur les deux morceaux.

Capture d’écran du clip « Au DD »

Puis on a attendu. On avait des petits bouts ici et là sur Snapchat, sur Instagram, mais rien de concret. Puis se sont enchaînés tweet, live et clip. Je ne vais pas refaire l’histoire, je pense que tout le monde en a déjà bien – trop – parlé. « Au DD » est un morceau de PNL beaucoup plus proche de ce qu’ils faisaient sur Le Monde Chico, voire QLF, et beaucoup plus rap. Mais l’amélioration de leur plume se confirmait encore une fois, et Ademo ne demeurait pas en reste, grâce à son incroyable opposition « rêve érotique/cauchemar exotique » et « caresse le monde/Terre qui ressemble à ma tombe ». Par ailleurs, les signes de ce que nous réservait l’album étaient là : maintenant qu’ils sont au sommet, ils changent de direction et malgré le refrain qui est complètement centré sur leur activité de bicraveur, la ligne « Sans, sans, sans l’bénéf’ de la rue, j’aurais jamais niqué le game » aborde la bicrave d’une manière totalement nouvelle, développée dans l’album : ils en parlent au passé. Comme dit Ademo sur « Deux Frères » :
« Bénéf’ de la beuh qui part dans le mic’ « .

Cette phrase peut paraître anodine, mais quand on se rappelle que dans « Mowgli », Ademo disait qu’il était pas rappeur et qu’il faisait du rap pour l’argent, dire des années plus tard qu’il a quand même dû investir pour faire du rap, ça sonne comme s’il assumait enfin que, oui, c’est un rappeur. Quand dans « Déconnecté », il dit avoir des ambitions herculéennes, on devine qu’il parle de rap, même si ce n’est pas tout à fait clair. Dans le même son, il dit d’ailleurs qu’il est maladroit quand il baise fort les autres rappeurs.

« J’survole ce monde, terriens me pointent du doigt

Quand j’rappe j’les baise fort, j’dois être maladroit. »

PNL – « Déconnecté », Deux Frères

Avec ces deux thèmes, ils ne changent pas de manière drastique ce qui fait leur musique, parce qu’ils restent très mélancoliques, et tous les autres sujets abordés le sont aussi. Un morceaux comme « Chang », qui est probablement mon préféré de l’album, était inimaginable venant d’un groupe comme PNL. Le couplet de N.O.S, en plus d’être écrit de manière très personnelle et intimiste, et surtout interprété avec une émotion assez dingue. On a l’impression que N.O.S est toujours à deux doigts de pleurer, pas forcément de tristesse mais plutôt d’une nostalgie qui entoure tout ce couplet et ce morceau.

Parler de manière aussi explicite de leur famille, leur père, leur belle-mère, leur enfance…. C’est nouveau pour eux. Et c’est clairement permis depuis que leur passé a été dévoilé par des enquêtes de journaliste, quelques temps après Dans La Légende. Ils auraient pu s’énerver face à eux, penser qu’ils rentrent trop dans leur vie privée – notamment quand on voit leur relation avec les médias – mais non, au contraire, ça les a libérés. Ils parlaient déjà de leur père, dans « Je Vis Je Visser » par exemple, mais aussi sur Le Monde Chico dans « Abonné », où N.O.S rappait « Élevé par un bandit, papa apprends-moi à tuer ». A l’époque, on comprenait ce qu’il voulait dire, mais on ne connaissait pas encore l’histoire des Andrieu, et la phase était tellement implicite qu’on en retenait que le sens brut : ils ont vécu dans un monde de bandits. Mais maintenant qu’on en sait plus, ils s’autorisent eux-mêmes à aller un peu plus loin, en ne s’appelant quasiment que par leurs prénoms par exemple – « J’suis plus Tarik que Nabil » dans « Cœurs ». Et cette ouverture se retrouve quasiment dans tous les morceaux, le couplet d’Ademo sur « Zoulou Tchaing » étant l’équivalent de celui de N.O.S sur « Chang » notamment.

L’enchaînement « Shenmue »/ »Kuta Ubud »/ »Menace » est malgré tout un petit passage où on sent qu’ils se sont amusés à faire les morceaux et où cet aspect de l’album est beaucoup moins présent – et je me sens obligé de souligner les adlibs incroyables sur « Shenmue ». « Déconnecté », quant à lui, à une prod carrément spatiale: on a l’impression qu’ils sont sur le chemin du retour de leur sommet, juste avant l’arrivée qu’est « La misère est si belle ». C’est sûrement le son que j’aurais le moins été étonné de voir sur Dans La Légende, il est carrément dans cette vibe, et ça marche très bien. Ils parlent de leur vie de tess, de leur mélancolie, sans jamais parler d’eux personnellement – mis à part les phases sur le rap.

« Une chance qu’ils aient pas détruit mon bâtiment

P’t-être qu’un jour j’pourrai le montrer à mes enfants

Où avec Tarik, papa, Sarah j’ai di-gran

Là où j’étais qu’un fils de dit-ban

Là où j’avais la confiance même avec les grands

Parce que mon papa c’était le plus méchant « 

PNL – « Chang », Deux Frères

Et justement, cette arrivée avec « La misère est si belle » change la vision globale qu’on peut avoir de l’album. En dédicaçant toutes les choses qui les ont marquées dans leur vie, espacées par la répétition que la misère est belle, ils sont carrément dans l’espoir et en ont fini de la mélancolie. Et on retrouve ce sentiment dans tout l’album: on en revient au couplet de N.O.S sur « Chang », mais il est vraiment révélateur de tout l’album.

L’interprétation est belle et pleine de mélancolie et de nostalgie, mais c’est avant tout une déclaration d’amour à son père et à son frère. Cette pensée QLF, ils l’ont depuis toujours, mais dans cet album elle prend une ambition beaucoup plus grosse. Leur amour fraternel semblait tourné vers les autres. Ils s’aimaient parce qu’ils devaient s’aimer, pour pouvoir faire face aux dangers du monde en face d’eux, ne jamais se laisser tomber. Ici, ils se disent qu’ils s’aiment pour de bon, et même si cette éducation poussée par leur père qui les met « tête contre tête » reste présente, elle ne définit plus complètement ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre. Il semble même qu’ils commencent à aimer d’autres personnes, N.O.S dit « L’être humain a failli me dégoûter/Puis je l’ai rencontré.e », et même si on sait absolument pas de qui il parle, il semble assez logique de penser qu’il parle d’une femme qui l’aurait charmé, mais plus que les nombreuses « puta » dont il parle, il semble enfin avoir trouvé « la bonne ». Mais il finit quand même par rappeler que « Si t’es pas de mon sang, pas sûr que j’pourrais t’aimer jusqu’à la mort », dans « Déconnecté ». L’argent n’étant plus un souci pour eux, on a l’impression qu’ils sont enfin libres et ont enregistré cet album sans même penser au fait que d’autres l’écouteraient.

Couverture du « Summer Music Issue 2016 » de The Fader

Cet album signe clairement une évolution et un changement dans la discographie de PNL. Que ce soit musicalement, avec des essais encore plus prononcés concernant leur utilisation de l’autotune – la voix qui part dans les aiguës sur « Blanka », qui rappelle un peu « Dans la soucoupe », tout en le faisant carrément de manière plus poussée et plus réussie, ou l’impression de « tête au fond de l’eau » sur « Autre Monde » – mais aussi tout simplement dans leurs prods – « 91’s », « A L’ammoniaque », « Hasta La Vista » qui peut rappeler un « Bené » mais qui change pas mal au niveau de la prod avec l’ajout d’instruments orientaux qui rend le titre bien plus intéressant – et leurs flows – le couplet de N.O.S sur « Menace », le refrain de « Au DD ». Ils nous rendent un album carrément personnel et intimiste, rempli de mélancolie, mais aussi d’espoir et d’amour.

Comme l’indique bien le titre, ils se sont recentrés sur eux et ce qu’ils ressentent. J’ai essayé de rechercher un album qui m’a marqué de manière aussi forte dans l’introspection, et honnêtement, mis à part Bleu noir de Georgio, Opéra Puccino d’Oxmo et les deux premiers albums de AKH, la liste est réduite. Plus récemment, on a eu Disizilla et Pacifique de Disiz également, mais les albums étant très conceptuels, l’introspection ne frappe pas aussi fortement que sur cet album. On a aussi eu l’album de Ninho qui a essayé de faire de l’introspection, mais qui n’a finalement pas dit grand-chose, malheureusement. Pour ses prouesses musicales et thématiques, l’album restera assurément dans les annales et risque d’influencer grand nombre de futurs rappeurs, et même d’actuels rappeurs. Ce mélange de travail musical et de liberté au niveau de la plume a rarement été atteint.

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