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La Critique ne se prend-elle pas trop au sérieux ?

En 2019, la critique est partout et gangrène tous les domaines, des mondes artistique, médiatique, intellectuel, jusqu’au moindre tweet véhément. Sous le couvert de la liberté d’expression pour les particuliers, et de la légitimité d’opinion pour les professionnels et les universitaires, elle se fait fréquente, vive et gratuite et a parfois tendance à se présenter comme le mirador de l’opinion publique, au point qu’on puisse arriver à se poser la question suivante: la Critique ne se prend-elle pas trop au sérieux ?

Si j’ai choisi de parler de la Critique avec un grand C, c’est avant tout parce que je parlerai ici de la grande Critique, la Critique en tant qu’institution; c’est-à-dire, essentiellement les critiques que l’on trouve dans des journaux, dans des essais – les critiques formulées et légitimées, bien qu’Internet tende à rendre cette frontière entre critique légitime ou pas très floue.

Après tout, qu’est-ce qui différencie votre thread Twitter ou votre story Instagram partagée à la sortie d’Avengers: Endgame du dernier article de Télérama sur le sujet ? Le journaliste est peut-être allé voir le film en avant-première, certes; mais vous aviez remarqué avec tout autant d’attention que lui certains défauts du film, certaines de ses qualités techniques, scénaristiques, visuelles. Et pourtant, lui sera payé et vous non, et son article sera cent fois plus partagé, lu et commenté que votre propre contribution à la Critique artistique.

La différence s’effectue d’abord sur le support de publication: une critique dans un journal, c’est la promesse qu’une équipe de rédacteurs a relu et validé les propos tenus dans cette critique, et cette validation par des « gens du métier », des journalistes « qui s’y connaissent » lui donne déjà un certain poids en matière de crédibilité. Quant à une critique émise sur un réseau social – ou même sur un site dédié à cela, comme Sens Critique ou Allociné – vous en serez généralement le seul garant, et la légitimité de votre publication ne sera assurée que par votre nombre de followers sur ledit réseau ou site, et non, en général, par « des experts médiatiques ».

Pourquoi avoir choisi de mettre toutes ces formules entre guillemets ? Eh bien parce que ce que j’évoque ici tient davantage de la théorie que de la pratique. Le statut des journalistes, glorifié notamment par la carte de presse, ne fait pas d’eux des êtres absolus de savoir et de lumière, et ils n’ont pas suivi d’Ecole de la Critique qui leur aurait permis de saisir la vérité ou de savoir analyser mieux que quiconque n’importe quel objet artistique. Figurez-vous même qu’avant d’entrer dans un journal, ils sont comme vous et moi: des êtres de chair et de sang.

Pourtant, l’influence de la critique artistique n’est plus à prouver. Car si en 2019, rares se font les gens qui consultent les critiques d’un film avant de s’y rendre, préférant à cette pratique le bouche-à-oreille, la critique a un rôle qui touche au marketing. On ne s’arrêtera pas sur les campagnes de sponsoring qui existent pour certains films ou certains albums, qui relèvent purement de la stratégie marketing parce que le rôle de la critique est plus subtil que ça.

Primo, il faut faire la distinction entre certains « pôles » de la critique. La brochure distribuée à l’entrée de votre Pathé habituel n’aura peut-être pas les mêmes critères que le dernier numéro des Inrocks: si le premier se contentera de qualifier le film avec des étoiles ou des visages expressifs – réduisant ainsi bien souvent l’oeuvre au rang de simple produit – le second détaillera un point de vue, un avis, non pas la vérité – qui peut se targuer de pouvoir saisir la vérité d’une oeuvre ? – mais la vérité du rédacteur, du critique, du spectateur qui aura ensuite épanché sur papier ce qu’il a pensé de ce qu’il a vu. Dans le second cas, on a davantage affaire à une volonté de comprendre l’oeuvre et d’offrir au moins une piste de réflexion au lecteur de la critique.

Deuzio, le statut de cette presse spécialisée du cinéma – ou de l’art – est intéressant. Car n’oublions pas que, comme vu plus haut, leur statut de « presse spécialisée » donne au critique une légitimité rare et un poids conséquent à son avis: on se rapprocherait presque du rôle des influenceurs des réseaux sociaux, rémunérés pour guider les tendances Twitter ou les fils Facebook, sauf qu’ici le critique impacte une sorte de doxa intellectuelle de la réception artistique, bien plus abstraite. A l’ère d’Internet, cette doxa intellectuelle n’a d’ailleurs plus rien d’érudite ou « élitiste » – à prendre avec des pincettes – car elle peut tout aussi bien se constituer de professeurs de cinéma ou d’universitaires que de vous-mêmes, qui avez bâti votre culture cinématographique tout seul, comme un grand, sur des streamings en 420p. Entre un milieu universitaire et ultra-spécialisé (un marché très maigre) et une classe moyenne « spécialisante » mais moins érudite (un marché très juteux), ces critiques sont contraints à trouver un juste milieu – c’est le cas de le dire – entre vulgarisation et analyse rigoureuse, entre plaisir de consommation et froide sévérité.

Terzio, à vouloir conserver la mainmise sur cet entre-deux de la réception artistique, les critères de ces critiques brisent fortement leur crédibilité. En analysant le dernier Avengers avec sévérité et rigueur, et non pas pour ce qu’il est, soit un blockbuster hollywoodien d’action, non seulement le critique passe pour un grincheux, mais en plus il se discrédite par son choix d’analyse. On peut étendre cette remarque à la musique: le dernier album de PNL, Deux Frères, a été descendu en flèche et avec mépris par certains critiques parce qu’ils ont été incapables de capter ce qui fait le succès du duo de rappeurs – et c’est d’ailleurs le cas pour un bon nombre de rappeurs de la scène actuelle, dont le succès populaire contraste considérablement avec l’écho des critiques « spécialisées ».

C’est Honoré de Balzac qui, au XIXe siècle, popularisa l’image du critique aigri qui écrit sur les oeuvres des autres car il n’a lui-même pas été capable d’être reconnu pour ses propres textes. Alors, allez savoir, je suis peut-être en train d’inventer une nouvelle catégorie de néo-critiques qui seraient aigris après avoir échoué à devenir critique – et le tout, après avoir échoué à devenir auteur, rendez-vous compte. Mais la critique, mirador d’une certaine doxa intellectuelle et genre d’écriture par excellence des universitaires et des théoriciens, occupe une place fondamentale dans le monde artistique, et il est à craindre, quand en 2019 la majorité des consommateurs d’art accorde une plus grande importance au plaisir qu’à l’analyse rigoureuse, elle ne creuse sa tombe encore plus vite en se prenant trop au sérieux.

La Critique adoube un film, le canonise. Elle a ce rôle de chevalier des arts qui pose solennellement son épée sur les épaules des oeuvres qu’elle estime, en leur garantissant le crédit des élites intellectuelles et une certaine immortalité. Mais en demeurant dans son armure poussiéreuse, gare à elle à ne pas prendre encore plus de retard sur son temps qu’elle n’en a déjà: l’aval populaire ne lui sied probablement guère, mais il est nécessaire pour la faire perdurer, ne serait-ce que financièrement. Au lieu de fuir – voire de mépriser – cette majorité, la Critique doit aller vers elle, saisir ses intérêts, sans pour autant se niveler vers le bas. Pour ce qui est de la critique artistique dans les journaux, sa réutilisation mercatique la fait prospérer, mais cela ne doit pas devenir une généralité, sous peine d’assister à l’élaboration d’un panorama uniquement constitué d’oeuvres financièrement assistées. Ce sont là tous les travers du chemin qui, à mon sens, attendent la Critique: marcher comme un funambule entre marketing sauvage et élitisme pudique; une épreuve périlleuse qui passera avant tout par un retour à la définition originelle de la critique, pour une critique décomplexée qui échappe à la volonté mercatique de soumettre le spectateur à une idée unique de l’art et qui, au lieu de s’enfermer à double-tour dans son donjon éclairé, ouvre ses portes à la foule.

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