Culture

The House That Jack Built de Lars Von Trier, ou comment sortir de sa zone de confort

  • Faut absolument que je te parle d’un film. Il est sorti au cinéma récemment, et…
  • Laisse-moi deviner… Tu vas me défendre un blockbuster merdique, avec comme rares arguments quelques éléments de mise en scène infimes ? Ou tu vas me dire d’aller payer ma place huit balles pour un film obscur que trois pélos ont vu en France ?
  • Non, rien de tout ça. C’est le nouveau film d’un grand réalisateur, autour d’un tueur en série.
  • Ah merde, j’aurai dû parier sur le tueur en série. Bon, c’est quoi ton truc là ?
  • C’est The House that Jack Built, le nouveau Lars Von Trier. Et il faut absolument que tu vois ce film.
  • The quoi ?
  • Bon, je vais te saouler jusqu’au bout. J’vais te présenter ce film en quelques points précis, que je vais appeler disons, des claps. Prêt ?

CLAP n°1 : Lars Von Trier, ou l’artiste. 

Lars
Lars Von Trier, brandissant son poing lors du festival de Cannes 2011 (© FRANCOIS GUILLOT / AFP)
  • Bon, pour faire court, Lars Von Trier est un réalisateur danois, qui a commencé dans les années 80 et qui est l’auteur de pas mal de longs-métrages, les plus célèbres étant Breaking the waves (1996), Dancer in the dark (2000), Dogville (2003) et Melancholia (2011). L’artiste en lui-même est l’une des raisons qui me pousse à te faire découvrir son dernier film. Pourquoi ? Eh bien parce que ce mec est justement un putain d’artiste. C’est un mec en soif de création, et qui n’hésite pas à s’imposer des conditions pour perfectionner ses films. Deux exemples rapides. A la fin des années 90, il crée au Danemark le mouvement Dogme95, courant artistique qui vise à retirer toute une esthétique du cinéma, pour revenir à une technique basique. Pour cela, il dresse ce qu’il appelle une liste de chasteté : le tournage doit être fait sur place, sans accessoire, ni décor, aucun son extra-diégétique ne doit être utilisé (c’est-à-dire aucun son ni musique qui n’a pas son origine dans l’image), ou encore la caméra doit être portée à la main. Festen de Thomas Vinterberg, un autre danois, est le film le plus célèbre de ce mouvement. L’autre exemple que je voulais t’évoquer est pour son film de 2003, Dogville, où il a supprimé tout élément de décors pour garder seulement des tracés au sol. Et je suis sûr qu’il y a plein d’autres exemples, mais j’avoue, je ne suis pas non plus un expert de sa filmo, j’ai seulement maté ses quatre derniers films.
  • Le nom de ce mec me dit quelque chose… Il n’avait pas fait de la merde à Cannes une fois ?
  • Ah je vois. Ouais pour faire court, en 2011, lors de la conférence de presse pour Melancholia, après une question qui reposait sur ses potentielles origines allemandes, il répond qu’il croyait pendant longtemps qu’il avait des origines juives, mais qu’apparemment son père aurait été un nazi. Et après ça, alors qu’il veut commencer une argumentation, il prononce cette phrase, assez célèbre mine de rien, « Je comprends Hitler. ».
  • Ah ouais, chaud. Et pourquoi tu veux que j’aille voir le film d’un mec qui est capable de sortir une saloperie pareille en public ?
  • Alors, si on regarde la conférence de presse de l’époque, je te l’accorde, ce n’est pas glorieux. Lars Von Trier s’embrouille totalement, Kirsten Dunst, ultra gênée lui dit d’arrêter, les journalistes commencent à rire… Faut préciser que c’est un provocateur, la même année il s’était fait tatouer FUCK sur son poing. Mais bon, cette conférence de presse, au final, c’est juste un cirque. Mais si j’en parle, c’est que la question de la Seconde Guerre Mondiale en général semble l’obséder dans son œuvre. Il refait prononcer cette fameuse phrase à Joe, personnage principal de son film Nymphomaniac, où, le temps d’une scène il parvient enfin à venir à bout de sa réflexion, et on va retrouver des analogies avec les Heures les plus Sombres de l’Histoire de l’humanité dans The House that Jack Built. Et je pense que je vais pouvoir enfin commencer à aborder ce film.

CLAP n°2 : JACK, ou le sophistiqué

Jack
Jack, quelques instants avant un nouveau cadavre.
  • Jack, c’est le héros du film. Un mec d’une quarantaine d’année, ingénieur, un peu toqué, et carrément psychopathe. Pendant les deux heures et quelques du film, il raconte sa vie en sélectionnant ce qu’il appelle cinq incidents, soit cinq anecdotes où il tue des gens. On retrouve dans son récit son obsession de construire sa maison, que l’on retrouve dans le titre. Obsession montrant un essai d’intégration, comme si le grand méchant loup des trois petits cochons tentait de reproduire les maisons de ses proies.
  • Ouais, enfin des psychopathes, on en a vu quelques-uns au cinéma. En quoi il se démarque des autres ?
  • Ah tu n’as pas tort. D’une part, il se démarque en étant le héros du film. J’suis sûr que tu vas me sortir des exemples d’autres œuvres cinématographiques qui font déjà ça, mais au final, ça reste assez rare pour être souligné. Là comme ça, j’ai juste l’exemple de Dexter, et c’est une série. Ensuite, comme tout bon psychopathe, ce personnage est froid. Mais froid, glacial, et il tue absolument tout le monde, sans aucune pitié. Et il en est fier, montrant quels sont ses qualités de tueurs par le biais de comparaison et d’analogie. Parce que des analogies, il y en a beaucoup, et ça semble presque être un domaine dans lequel le copain Von Trier se spécialise depuis Nymphomaniac, un autre film où il les multiplie. Par exemple, dans ce dernier, il compare trois partenaires sexuels différents de Joe, l’héroïne, aux différentes « voix » d’un orgue (la basse, les accords, la mélodie). On pourrait poursuivre la comparaison avec cet autre film, en le mettant en miroir de The House that Jack Built : une femme marginale qui raconte sa vie par le biais d’anecdotes, et qui a en elle et son addiction (ici le sexe) quelque chose proche de l’art.
  • Ouais enfin tu t’éloignes du sujet. J’imagine que l’acteur vaut le coup…
  • Matt Dillon livre une performance exceptionnelle, bien éloigné des comédies dont il semble être plus habitué. Là encore, faut être honnête, j’ai juste jeté un coup d’œil rapide sur Allociné, et je n’ai pas souvenir de l’avoir vu dans d’autres films. On dirait un mixte entre Willem Dafoe, avec qui il semble partager des traits, surtout de profil, et Jake Gyllenhaal, dans son jeu et ses expressions du visage (je pense notamment à ses rôles de Lou, dans Night Call, et du détective Loki dans Prisoners). C’est un rôle de composition impressionnant, l’acteur devant rester le plus impassible possible, une impassibilité menaçante, voire effrayante. Matt Dillon a expliqué en interview que, lors des premières prises, Lars Von Trier ne le dirigeait pas, et le laisser interpréter la scène comme il le pensait, le souhaitait. Puis, à partir de ce premier trait, le réalisateur guidait le comédien pour arriver au dessin final, celui qu’il avait en tête. Et d’ailleurs les autres actrices (surtout) ne sont pas en reste, avec des seconds rôles particulièrement compliqués, entre la pseudo-femme fatale provocatrice pour Uma Thurman, ou la girl next-door pour Riley Keough, tous reliés par une certaine stupidité. Les acteurs jouent ces rôles de manière millimétrée, et jamais clichée.
  • Donc les acteurs sont dingues. Et le film en lui-même ?

CLAP n°3 : Le travail de réalisation, ou l’orfèvrerie

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Ce n’est pas seulement un poster. C’est un plan du film.
  • Si je devais définir The House that Jack built en un seul mot, je dirai dense. Les 2h30 du film en paraissent le double, voire le triple, non pas en ressenti du temps, parce que tu ne peux pas t’ennuyer tant on est happé par ce qu’il se passe à l’écran ; mais en ressenti d’informations. Les images se multiplient, ainsi que les analogies que j’ai évoquées précédemment, les chapitres sont eux-mêmes minutieusement découpés, les voix-offs ne s’arrêtent jamais… Et si le film est violent, dérangeant, choquant, il a en lui un cynisme total, en n’hésitant pas à tourner en ridicule son personnage principal. Il y a même un humour, noir, acide, corrosif, qui arrive à nous faire rire alors qu’on est paralysé dans nos sièges. Or, ce rire n’est pas celui qu’on a devant quelque chose de populaire comme celui prodigué par l’humour des films Marvel, mais c’est un rire sec, maladroit, auquel on ne peut que culpabiliser (genre « putain, mais j’ai vraiment ri à ça, c’est horrible »).
  • Tu n’as pas l’impression d’aller dans l’hyperbole là ? C’est quoi, c’est le meilleur film de l’année c’est ça ?
  • Je n’ai pas dit ça. A titre personnel, il sera forcément dans mon classement des meilleurs films de 2018, mais je n’ai pas dit que c’était le meilleur film de l’année. Alors, hors une fin qui m’a un peu perdu, en partant dans quelque chose très délire Divine Comédie, fin qui peut aussi paraitre un peu poussive, j’avoue ne pas lui trouver de réel défaut. Mais si je t’en parle, ce n’est pas parce que j’ai kiffé ce film, pas parce que je le trouve excellent. Non, je le trouve important si jamais tu te prétends cinéphile.
  • Comment ça important ? Ça veut rien dire, dis tout simplement qu’il est excellent, parfait….
  • Non, parce qu’en disant important, je veux exprimer une autre idée. Si je te dis qu’il faut que tu voies ce film, c’est parce que celui-ci va, par sa forme, son ton acide, son cynisme, te propulser loin de ta zone de confort, loin de ce que tu as l’habitude de voir. Et, dans un contexte de productions cinématographiques qui se ressemble toutes (en extrapolant à mort, hein), je trouve très important d’aller voir cette œuvre. Peut-être que tu vas détester, et jamais je te blâmerai pour ça, mais c’est impossible que tu sois indifférent à ce film. Ou alors tu es Jack. Si j’ai eu le besoin de t’en parler, d’inventer ce dialogue fictif avec toi, c’est que depuis que je l’ai vu, ce film me hante. J’y pense tous les jours, et ce n’est pas impossible que je retourne le voir. Et t’ouvrir à la filmographie de Von Trier peut aussi te permettre de t’ouvrir à un type de cinéma qui s’éloigne radicalement des productions actuelles, le gus étant inspiré, passionné par le cinéma du russe Andreï Tarkovski, un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma. Avant de terminer ma logorrhée, je te le répète, sors de ta zone de confort. Tente de nouvelles choses en matière de cinéma. Et assister à une projection de ce film, dans le confort d’une salle de cinéma, peut  définitivement t’aider.

 

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