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Pourquoi il faut tuer l’hiver

J’aurais aimé commencer cet article de manière conventionnelle et professionnelle, vous amener doucement le sujet du jour, celui d’un coup de gueule contre une période de l’année un peu controversée mais aussi très appréciée – allez savoir. J’aurais aimé parsemer mon introduction de petites blagues ou autres analogies. Mais personne n’a le temps de lire ça, et ce chapeau est déjà trop long, alors allons-y : pourquoi faut-il tuer l’hiver ?

Mais pourquoi voudrait-on tuer une saison ? Comment pourrait-on tuer une saison, d’ailleurs, puisqu’il s’agit précisons-le de quelque chose qui n’est pas vivant et qui n’est rien d’autre qu’une unité créée par l’Homme pour délimiter la période froide de l’année, celle où l’on sort les moufles, celle où l’on se caille les miches, celle où la moindre minute passée dehors devient une torture sans nom ? Car voici, vous l’aurez deviné, le cœur du problème, l’origine de ma détestation sans bornes pour cette saison, de ma haine viscérale pour ces trois mois qui me font chaque année regretter de ne pas être une putain de marmotte: en hiver, il fait FROID.

Alors, mettons les choses dans leur contexte. On a la chance de vivre à Lyon, dans un climat qui se veut tempéré, et bien que les hivers soient relativement rigoureux, on n’est pas à plaindre; les saisons froides à Varsovie, à Stockholm ou à Montréal sont évidemment bien pires que ce qu’on pourra subir à Lyon. Il n’empêche pas qu’en quatre hivers à Lyon, malgré tous les “Relativise” du monde on ne pourra m’empêcher de faire ce constat chaque année: qu’est-ce qu’on se les pèle, putain.

L’argument de ces étranges hurluberlus qui aiment cette saison tout droit sortie de l’esprit malade d’un elfe de Noël en phase terminale est le suivant: “Oh mais c’est tellement mieux que l’été, vu que si tu as froid il te suffit de revêtir un plaid ou un pull pour ne plus avoir froid, alors que l’été peu importe l’armée de ventilateurs que tu poses au pied de ton lit, tu ne pourras pas t’empêcher de suer comme un dégoûtant !” On vous l’a dit, on vous le répétera: cet argument ne tient pas debout. Personne n’a envie de déambuler chez soi en anorak ou en traînant quinze couettes quand on pourrait joyeusement gambader entre cuisine et salon tout nu par vingt-huit degrés. Et ne me sortez pas non plus l’excuse du chauffage qui, sans même évoquer son exigence énergétique – et donc bien peu écologique – vous endette pour seize ans si vous avez le malheur de vouloir garder vos orteils à une température un peu trop chaude.

A l’extérieur, c’est la même chose: où sont les robes, les chemisiers, les shorts ? Où est la légèreté ? Vous êtes heureux de ressembler à un pneu de tracteur ? De ne pas pouvoir, malgré cet accoutrement, mettre le nez dehors sous peine de voir vos doigts, vos orteils, votre nez ou d’autres extrémités immédiatement frigorifiés ? Et le ciel ? Vous allez me dire que vous êtes heureux de vous lever chaque matin et d’être accueillis par cette bouillabaisse livide qui succède à notre beau ciel bleu d’été ? Qui préfère la tristesse d’une atmosphère hivernale où l’on voit clair sept heures par jour à l’éclat du soleil de juillet qui vous caresse doucement la nuque comme la copine que vous n’avez pas ? Qui se ment à soi-même ?

Mais le lobby de la saison de Satan ne s’arrête pas là, non, bien au contraire. Il n’hésite pas à récupérer pour lui les arguments de poids que sont la raclette, les beaux paysages enneigés et le ski. Arguments facilement démontables par ailleurs: quel véritable aficionado de la raclette a besoin d’attendre novembre pour se faire chauffer le poêlon ? Que celui qui n’a jamais expérimenté une bonne et authentique raclette – c’est-à-dire avec des tomates – sur la plage me jette la première pierre. Ensuite, les beaux paysages enneigés, oh bien sûr, c’est joli, c’est tout mignon sur votre fil Instagram; on en reparlera quand il faudra se lever à cinq heures du mat’ pour dégivrer le pare-brise et déblayer le mètre de neige qui colonise le jardin, d’accord ? Ceux qui aiment la neige sont comme ceux qui se laissent avoir par le maquillage de Jessica à 3h en sortie de boîte pour regretter le lendemain en découvrant le nouveau Pokémon qu’ils ont ramené sous leur couette: c’est beau, c’est blanc, c’est charmant, et quelques jours après ce n’est plus qu’une abjecte gadoue qui vous mouille vos sneakers neuves – oui, bon, Jessica n’allait peut-être pas jusque-là. Et puis enfin, pour le ski: a-t-on vraiment besoin de préciser pourquoi l’on méprise ce sport – qui n’est même pas le meilleur sport de bourgeois ? Soit, vous kiffez l’hiver; eh bien allez louer votre paire à 250e la journée pour finir la bouille dans la poudreuse et laissez les gens s’amuser avec des trucs qui n’impliquent pas de contracter une pneumonie aggravée.

Je pourrais continuer longtemps à énumérer les désagréments et autres désavantages de cette saison épouvantable. Dante disait lui-même, dans la Divine Comédie, combien, contrairement à l’idée qu’on s’en fait, l’enfer n’est qu’une grande banquise balayée par des vents d’un froid affreusement rigoureux. Ce sentiment de torture que tous les esthètes tels que moi connaissent au contact de ce baiser glaçant de janvier – auquel n’a rien à envier celui de votre grande-tante au réveillon – a, il faut le reconnaître, inspiré les plus grands, de Vivaldi aux frères Coen (Fargo).

Mais c’est toujours pour illustrer quelque chose d’impitoyable, d’insondable, voire de dangereux, qui au mieux vous permet de vous fendre la poire en jetant votre petit frère de quatre ans dans une congère, et qui au pire vous donne l’air d’un inadapté social lorsque vous ne parvenez qu’à claquer des dents au moment de demander son numéro à Marie-Joséphine. Remarquez d’ailleurs que je suis parvenu à évoquer, au cours de cet article, nombre de défauts de l’hiver sans même évoquer cette saloperie qu’est le verglas.

Un grand homme a dit il y a un ou deux ans, pour se plaindre du froid ambiant : « Et là, où il est le réchauffement climatique, quand on a besoin de lui ? ». Je vous laisse donc retourner à vos occupations en vous proposant quelques petits tips pour recourir à ce fléau annuel, à prendre ou à laisser: n’hésitez pas à souscrire au nucléaire, au charbon, ou à toutes sortes d’énergies fossiles; ne refusez pas cette belle offre qui vous propose d’échanger votre 206 agonisante contre un 4×4 pimpant et polluant bien comme il faut; et surtout, laissez donc le chauffage et les lumières allumées lorsque vous quittez la pièce, parce qu’en écologie comme en humour, il ne s’agirait pas d’être condamné au premier degré.

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Un commentaire

  1. Chouette article. Je ne suis pas un fan fini de l’hiver et je ne la déteste pas non plus. Il est tout fois indispensable de considérer cette saison « morte » pour que puisse renaître les beautés du printemps et de l’été. C’est comme le Yin et le Yang l’un ne va pas sans l’autre.

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