Culture

Brian De Palma, auteur méconnu ?

Après la rétrospective de l’Institut Lumière, de février à avril, consacrée au metteur en scène, l’occasion est de mise pour revenir sur une filmographie peut-être trop négligée à travers l’histoire du cinéma américain.

Né en 1940 et originaire de la côte est des États-Unis, Brian Russell De Palma s’est vite révélé comme important dans le paysage cinématographique américain, et ceci pour une raison précise : son implication dans le Nouvel Hollywood. Ce mouvement a changé le cinéma des États-Unis pendant les rebelles années 70, emmené par quatre autres réalisateurs phare: Steven Spielberg, Georges Lucas, Francis Ford Coppola et Martin Scorsese.

Mais si De Palma est évoqué ici comme “méconnu”, ce n’est pas tant en terme de reconnaissance en général du grand public cinéphile ainsi que de la critique. C’est, plutôt, la postérité de son œuvre, inégale en termes de notoriété : que ce soit un échec public lors de leur sortie, tels Blow Out ou L’Impasse (pourtant sûrement ses deux meilleurs films) ou, encore aujourd’hui, des films restant dans l’ombre de ses succès retentissants que sont Scarface ou Les Incorruptibles, loin d’être ses plus intéressants. Aussi, il souffre de la comparaison que l’on pourrait faire avec les quatre autres “wonder boys”, toujours d’un point de vue de succès public. En effet, Lucas a réalisé et produit la saga cinématographique la plus rentable de tous les temps, Coppola a vite été reconnu par les critiques comme incontournable, Scorsese a réussi, malgré les échecs commerciaux, à maintenir une même vision artistique sur sa filmographie; quant à Spielberg, sa réputation n’est plus à faire. De Palma, lui, en plus d’être l’un des rares avec Scorsese à être resté fidèle à la côte est, particulièrement New York, a souvent été vu comme un réalisateur underground. Et quand il est sous le feu des projecteurs, suite à deux succès consécutifs, rien n’empêche une rechute commerciale sur une même décennie. Pire que ça, il aura souvent été, de tous temps, dénigré par les critiques, surtout américaines. Celles-ci le qualifieront de vulgaire, de montrer une violence décérébrée, de faire un cinéma lourd et sans subtilité et d’être aussi pervers que ses personnages. Et si certains détracteurs peuvent avoir raison sur certains points, notamment un kitsch malvenu dans plusieurs de ses films, nous verrons que, pour le reste, il n’en est rien.

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Les cinq grands amis du Nouvel Hollywood : Steven Spielberg, Martin Scorsese, Brian De Palma, Georges Lucas et Francis Ford Coppola

Cependant, s’il est un terme à retenir dans le titre de cet article, c’est bien le mot “auteur”. Car Brian De Palma est bien plus qu’un réalisateur parmi tous les autres. Déjà, de par sa diversité artistique : il a fait plusieurs documentaires (notamment au début de sa carrière), a récemment écrit un roman policier, Les Serpents sont-ils nécessaires ? ou encore réalisé un clip, filmant Bruce Springsteen chantant Dancing in the dark. Mais surtout, ce qui permet de qualifier ce cinéaste d'”auteur”, c’est de toute évidence ses obsessions, aussi thématiques qu’esthétiques. De ce fait, en s’enfonçant de plus en plus dans son œuvre, on a l’impression de découvrir réellement l’homme derrière la caméra, avec ses sentiments, ses questionnements, ses doutes, ses passions, ses pulsions. Alors De Palma, c’est qui, c’est quoi ?

Il convient avant tout de préciser l’évidence : il est l’un des réalisateurs les plus cinéphiles qui soient. Et, en très bon connaisseur du 7e art, il s’adonne très souvent à la citation. Pas littéralement mais grâce à sa mise en scène, précise, parfois perfectionniste. On pense à la Nouvelle Vague française et italienne, aux classiques de Bergman, Visconti, Kubrick ou encore Antonioni. Mais c’est surtout du maître incontestable Alfred Hitchcock dont il s’inspire le plus. Il va jusqu’à reprendre des éléments d’intrigues de Vertigo pour raconter Body Double ou Obsession ou alors de Fenêtre sur Cour pour dérouler l’histoire de Sœurs de sang. Certains des plans cultes sont même quasi recopiés, tels la scène de la douche de Psychose, revue dans Phantom of the Paradise ou Pulsions. Les plans grues, les contre-plongées, les gros plans sur les détails, les zooms avant et arrière : devant l’œuvre de De Palma, on se retrouve bien souvent devant du Hitchcock augmenté.

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Craig Wasson jouant le voyeur dans Body Double

Car, oui, il n’est pas un de ces cinéastes copiant pour copier, se limitant à l’hommage sans rien raconter. Puisque dans tout cet ensemble de procédés filmiques, il y rajoute son grain de sel allant parfois jusqu’à démocratiser certaines pratiques formelles comme le split-screen ou le ralenti. Le split-screen départageant judicieusement deux actions se déroulant en même temps comme à la fin de Carrie au bal du diable ou alors rendant certains plans très riches voire labyrinthiques en mélangeant ledit split-screen avec des cadres dans le cadre dans Pulsions. De même, le ralenti est une marque de fabrique autant utilisé pour des scènes d’actions à l’instar de la fusillade des Incorruptibles reprenant au passage la scène culte des escaliers du Cuirassé Potemkine, ou alors pour créer une scène romantique à l’exemple du plan-séquence circulaire au ralenti de Body Double. Tous ces procédés filmiques, Brian De Palma sait toujours comment les intégrer au récit, parfois de manière subtile, souvent intelligente, toujours reconnaissable.

La sublime fusillade au ralenti des Incorruptibles

Autrement, on retrouve, comme nombre des cinéastes émergents des seventies, un certain traitement de la violence et des rebuts de la société. Ces concepts jalonnent le cinéma de De Palma, allant d’affaires de meurtre et de crimes divers aux personnages cruels et pervers (Body Double) voire psychopathes ou schizophrènes (L’Esprit de Caïn, Sœurs de sang) en passant par des gangsters glorifiés (Scarface), des mafieux en quête de rédemption (L’Impasse), des policiers (Les Incorruptibles), journalistes (Le Bûcher des Vanités), politiques (Blow Out) ou militaires (Outrages, Redacted) violents et sans scrupules, des villes sales et sans sécurité et, bien sûr, souvent une critique à charge contre l’Amérique, adaptée à chaque époque.

Redacted, réquisitoire violent contre la guerre américaine en Irak

Mais le plus frappant, ce qui est la principale spécificité de son cinéma, c’est la notion de voyeurisme, ressentie autant sur la forme que sur le fond. Le point de départ de cette idée, travaillée dans quasiment tous ses films est sans doute une pensée très hitchcockienne, notamment très présente dans Fenêtre sur Cour : James Stewart s’amuse dans ce film à épier ses voisins au travers de ses jumelles et Hitchcock joue, lui, à placer le spectateur à la place du voyeur en question en utilisant la caméra subjective. Sauf que l’originalité de De Palma est d’en faire sa caractéristique propre et de développer une vision unique sur l’art cinématographique . “Être réalisateur, c’est être voyeur”, le nom du documentaire sur le metteur en scène, résume le mieux ce qu’il pense de la manière de filmer. Depuis une fenêtre, derrière un rideau, à travers un trou de serrure, ses personnages et sa caméra viennent capter du regard les scènes de meurtres, de sexe, de brutalité, en somme tout ce qui est en marge des valeurs communes, tout ce qu’on n’ose ni voir ni montrer. Que ce soit dans Hi, Mom!, Body Double ou encore Sœurs de sang, ses personnages épient, pour le meilleur comme pour le pire, de manière perverse ou non. De Palma impose par sa caméra un véritable regard qui n’est pas omniscient mais véritablement humain, puisqu’il n’a pas de prises sur la dureté des scènes. Le plus fort est sûrement dans Blow Out, où le voyeurisme de John Travolta passe par le son et un enregistrement qu’il se repasse en boucle : même si, au fond, on sait que son personnage est dans une quête de la vérité, c’est bien à cause de cette curiosité maladive qu’il finit dans une situation inextricable, autant physiquement (on veut attenter à sa mort) que moralement (jusqu’où peut-on aller pour prouver la véracité de faits qui nous dépassent ?).

En fait, on pourrait presque croire que, dans quasiment tous ses films, le réalisateur se met à la place d’un spectateur lambda. “Presque” car ce spectateur est nourri de fantasmes et de pulsions, de par tout ce qui est montré à l’écran, qu’il ne peut que réprimer par l’acte de filmer. Et l’intelligence du metteur en scène est de dire à travers cet acte que si nous, spectateurs nécessairement lambdas, regardons ses films, voire même y prenons du plaisir, c’est que nous sommes les voyeurs et que, de ce fait, nous sommes tous imprégnés de ces tendances borderlines réprimées. On pourrait rétorquer à ce discours qu’il paraît évident et en questionner l’utilité artistique. Toutefois, c’est justement l’intérêt que De Palma porte au cinéma : montrer. Déjà parce c’est l’intérêt propre du cinéma : donner à voir et suggérer par l’image plutôt que de dire explicitement. Il déclarera d’ailleurs : « Moi, ce sont les idées visuelles qui m’intéressent. Je cherche une façon visuelle de raconter une histoire. » Et ensuite parce qu’en nous faisant voir, en nous opposant ces personnages et leurs envies, il nous force à nous confronter à nos propres obsessions que, sûrement, nous n’assumons pas. Ce sont donc des films sans échappatoire, cruels non pas pour leur brutalité mais pour ce qu’ils disent de nous-mêmes et de ce qu’il y a au fond de nous.

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Blow Out, entre recherche de la vérité et voyeurisme obsessionnel

Voilà pourquoi, d’après ses propres modèles, Brian De Palma peut lui aussi être considéré comme maître dans l’art cinématographique. Cela en plus d’être touche à tout dans les genres de ses films : films d’horreurs, de guerre, de mafia, d’action, de science-fiction ou même comédie musicale, il appose son style sans gêne. De même, il aura emmené sa caméra un peu partout pour y faire dérouler ses films : New York, Philadelphie, Los Angeles, Nouvelle-Orléans, Miami, Chicago, Atlantic City mais aussi Berlin, Cannes, Londres ainsi qu’au Vietnam ou sur Mars. Pour découvrir un cinéma littéralement hors-norme mais aussi pour connaître la personnalité du maître, il est important, voire nécessaire, de se plonger dans sa filmographie en prenant en compte les plus populaires comme les moins connus. En effet, si des films comme Hi, Mom!, Pulsions, Le Bûcher des Vanités, L’Esprit de Caïn et Redacted n’ont pas rencontré leur public en temps voulu et restent trop oubliés, ils méritent d’être considérés comme de grands films.

Al Pacino in Carlito's Way (1993)
L’Impasse, le grand chef-d’œuvre du maître

Tout cela en attendant, bien sûr, le prochain film de Brian De Palma, Domino, duquel la production s’avère chaotique mais dont la sortie, plusieurs fois repoussée, est annoncée pour cette année.

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