Société

J’ai un problème avec le consentement du patient

« Le consentement du malade aux soins est une obligation déontologique (code de déontologique, article 30) et légale. Code de Santé publique L. 1111-4 , conséquence du caractère contractuel de la relation médecin-malade. »

Ça, c’est la base : pour soigner quelqu’un, il faut bien entendu que cette personne soit d’accord. On est dans un « pays libre » et, même sous couvert d’aider une personne, on ne va pas menotter quelqu’un à un lit d’hôpital, l’anesthésier de force et lui retirer cette vilaine fistule anale.

Mais…

Il y a peu, une ancienne connaissance, que nous appellerons Marjolaine, a vécu une expérience potentiellement traumatique. Alors qu’elle était sur la route, accompagnée d’une amie, une autre voiture a percuté son véhicule de plein fouet. Marjolaine et son amie sont transportées à l’hôpital, où plusieurs opérations seront pratiquées pour remettre les jeunes filles sur pied. Voici à peu près l’étendue des dégâts selon Marjolaine : « tête ouverte sur 7 centimètres, nez cassé, hématome dans les os du nez, opération en urgence du nez, contusions et griffures sur jambe droite et dos, entorse à la cheville droite ».

Marjolaine fait partie des jolies filles, et dans son visage un petit détail : un nez très très légèrement aquilin, on était plus sur du nez aquilin de type Pénélope Cruz que de type Adrien Brody. Donc une légère bosse, que personnellement j’avais à peine remarqué, qui faisait du visage de Marjolaine le sien.

Après avoir retiré les bandages Marjolaine découvre, non sans surprise, un changement sur son visage : le haut de son nez est désormais tout à fait plat.

« Elle ne devrait pas se plaindre, on lui a refait le nez plus beau, gratuitement »

C’est ce que j’ai entendu en discutant avec des proches. Le problème ici n’est pas qu’on lui ait aplati le nez, c’est que les médecins ne lui aient pas demandé avant, et qu’ils ne l’aient pas prévenu au réveil.

Les médecins n’ont peut-être pas pu faire autrement, c’est une opération lourde et compliquée et peut-être qu’ils ne travaillaient pas à partir de photos, puisqu’on était dans une situation d’urgence. Mais peut-être qu’un petit mot au réveil de type « désolés, on n’a pas pu refaire votre nez comme il était à l’origine, du coup on l’a refait tout droit » aurait pu donner une indication à la jeune femme quant aux intentions des médecins sur cette intervention, mais là, rien.

Ce n’est pas la première fois que j’entends des choses comme ça : à la suite d’opérations, qui n’avaient rien d’esthétiques, les patients se retrouvent avec une modification physique qui n’était pas demandée, et souvent pas voulues.

Bien que ce cas soit dans un contexte d’extrême urgence, et donc peu représentatif des manquements de la médecine face au consentement…

Plusieurs questions commencent à tourner dans ma tête:

Était-ce vraiment le moment pour faire ça ?

Après un événement traumatique impliquant le corps, la réappropriation de soi-même, de son image et de son anatomie est un moment long et parfois difficile. Et par-dessus, il faut en plus accepter une modification qui n’a pas été causée par l’événement (que ce soit un accident comme dans le cas de Marjolaine ou un autre type d’événement traumatique comme une agression physique ou sexuelle) mais par des médecins censés aider mais qui ont préféré jouer aux apprentis sculpteurs ?

Qui juge de la pertinence de ces modifications ?

« Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ». Cette phrase qu’on nous ressort à tout bout de champ ne s’applique plus parce que la blouse blanche, du haut de ses douze années d’étude sait mieux que tout le monde ?

Mais qui a décidé que le nez aquilin était si laid qu’il fallait l’éradiquer à la moindre occasion ? Alors, breaking news, la beauté ne rentre pas dans une case (vous commencez à connaître nos idées à la Giclée) et le nez aquilin, c’est très séduisant. Un exemple? Rachel Weisz.

Et puis, seconde nouvelle incroyable, il y a des choses que vous ne trouvez sans doute pas beau mais qui attire irrépressiblement d’autres personnes. (Descartes et les femmes qui louchent… Une histoire d’amour éternelle). Et même des personnes qui se trouvent très bien dans leur corps et adorent leurs petites différences. Qui a dit imperfection ?

Mise en situation avec une autre situation : tu es très fière de ton fessier très rebondi qui fait des petites vaguelettes quand on le claque. Il est rond, il est bombé et franchement, dans un jean taille haute tu deviens la reine de la soirée. Suite à une chute de vélo, on doit t’opérer le coccyx en urgence. A ton réveil, l’opération n’a connu aucune complication mais lorsque tu te lèves et t’aperçois dans le miroir, tu vois que ton fessier a énormément dégonflé. Tu vas alors voir quelqu’un et demande ce qu’il s’est passé. On te répond alors tout sourire « ah ça ! Eh bien comme tout s’est déroulé sans encombre, on a profité de l’opération pour vous retirer 400g dans chaque fesse, comme ça vous allez pouvoir acheter vos pantalons deux tailles en dessous ». Quelle serait ta réaction ?

Aurait-on fait ça si Marjolaine avait été un homme ?

Je ne reste pas longtemps sur cette partie parce que le propos n’est pas là pour défendre uniquement les femmes, mais la question se pose quand on sait que la majorité des atteintes au consentement du patient sont des violences gynécologiques.

L’une des modifications physiques imposées des plus répandues est ce qu’on appelle « le point du mari » à la suite d’un accouchement « nécessitant » (ça aussi on peut en parler) une épisiotomie.

Pour ceux qui ne sauraient pas ce que c’est, c’est quand on recoud le matos féminin d’un point plus serré après une épisiotomie pour faire plaisir (ah bon ?!) à monsieur. C’est un point qui est souvent extrêmement douloureux pour la femme, et pas uniquement pendant le sexe mais au quotidien.

Alors, des cas de modifications visant à « embellir » le corps du patient arrivent aussi chez des hommes, donc on passe à autre chose.

Le consentement du patient est malheureusement trop faible !

A la suite de ces témoignages, je me suis alors interrogée sur la légalité de ces opérations, qui sont d’ordre frivole (voir carrément intrusives et douloureuses pour tout ce qui est génital). N’y a-t-il rien pour prévenir ce genre de dérives ?

Malheureusement, tout ce que je trouve concernant le consentement du patient s’applique à des opérations ou des traitements dangereux, ou avec des lourdes séquelles ou de fortes chances de complications:

« Le patient doit être en mesure de décider par lui-même s’il subira ou non les dangers inhérents à tout acte médical. […]

Aux termes de la loi du 4 mars 2002, le malade devient acteur de cette décision puisqu’il prend avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et préconisations qu’il lui fournit, toute décision concernant sa santé.

Il est traditionnellement admis que le médecin ne peut, sans engager sa responsabilité, passer outre le défaut de consentement que lorsqu’il y a urgence et dans des cas où le patient ne peut ou n’a pas pu exprimer une volonté consciente au moment de la réalisation de l’acte.

Ceci s’applique même si une volonté contraire avait été exprimée antérieurement par le patient à la condition que l’acte soit indispensable et proportionné à son état. »

Cela veut-il dire que les médecins sont tout-puissants concernant des interventions relevant de la subjectivité ? Et si ce n’est pas le cas, ces modifications intempestives sont-elles « indispensables et proportionnées à [l’état du patient] » ? Y a-t-il urgence ?

Par le manque de clarté du texte, on accorde la possibilité de prendre une décision d’ordre esthétique à un médecin sans le consentement du patient. “Tout ce qui n’est pas interdit par la loi est autorisé”, le vide juridique n’existe pas en France.

La plupart des médecins forment leurs internes à violer le consentement du patient

Et ce n’est pas uniquement chez les médecins, c’est aussi le cas dans le corps paramédicale, les aides-soignants et les infirmiers.

Un cousin et ami proche a fait une formation dans le paramédical. Il a donc régulièrement eu des stages dans divers hôpitaux et divers services. L’autre jour, alors que nous discutions consentement du patient autour d’un mojito (je jure ça arrive plus souvent que vous le croyez) il m’a dit ces mots:

“La plupart des médecins ne prennent pas en compte l’avis du patient. Je me rappelle de l’un de mes stages où j’ai failli me prendre la tête avec l’un d’eux. Un patient avait refusé qu’on lui administre un traitement. Un peu après être sorti de la chambre, le médecin m’a dit de pratiquer ce même soin sur le patient, alors qu’il venait de le refuser. J’ai alors dit qu’on allait pas administrer un soin au patient alors que celui-ci l’avait refusé, par respect du patient justement, mais le médecin m’a rétorqué que si, on allait faire comme ça parce que c’était ce qui irait le mieux et puis c’est tout. Au final, une fois le patient anesthésié, on a pratiqué le soin qu’il avait refusé.

Je trouve ça anormal mais ça arrive très souvent, sauf que là le patient n’a pas été prévenu qu’on allait le faire quand même.”

On en revient de nouveau à la liberté de disposer de son corps comme on l’entend, et ce envers et contre tout sexisme, transphobie, grossophobie, intersexuophobie, et j’en passe.

Cette possibilité pour les médecins de n’être inquiétés d’aucune répercussion judiciaire à la suite d’une décision qui va amener une personne à devoir s’approprier un corps qu’elle n’a pas choisi d’avoir et qui n’est pas le sien à l’origine, voire à souffrir dans ce nouveau corps, est une atteinte à la liberté de disposer de son corps. Et cette atteinte est encouragée, indirectement mais tout de même, par une politique judiciaire qui ne prévoit rien pour protéger ces patients, trop nombreux, qui se sont transformés en victimes.

« Je suis d’accord qu’ils auraient dû lui demander, mais ce n’est pas très grave, tu ne vas pas en faire tout un plat ».

Eh bien si, et même un buffet complet. Parce que j’en ai marre qu’une élite soit toute-puissante lorsqu’il s’agit de choisir comment je devrais vivre avec ma physionomie et mon intimité aussi. Mais surtout parce que je n’ai pas envie d’aller me faire opérer pour de véritables problèmes de santé et me réveiller avec cinq kilos « de trop » en moins qui me manqueraient, parce que ces cinq kilos je les aime là où ils sont, un nez redressé ou que sais-je encore, et parce que personne ne devrait avoir à le vivre.

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