Productions

Deux ans plus tard #1 – nouvelle

Si seulement j’avais pu, durant mon adolescence, noter quelque part la formule magique qui me permettait de me lever avant dix heures du matin sans broncher, nul doute que je m’en servirais régulièrement. Nouveau réveil, nouveaux étirements pénibles sous les rayons de lumière qui perlaient déjà à travers les persiennes. Je bâille longuement en éteignant la sonnerie insupportable de mon réveil, prêt à partir à l’abordage de cette journée comme de toutes les autres. Je me lève, j’ouvre la porte de la chambre. Jusque-là, rien d’anormal, si ce n’est la boule de poils noire qui vient se coller à ma cheville. Encore somnolant, je me baisse pour caresser le chaton qui ronronne sur mes orteils, réflexe qui aurait été parfaitement attendrissant si j’avais eu un animal domestique. Je me gratte la joue, perplexe. Sur le mur d’en face, plusieurs affiches de festivals ont remplacé le grand poster familier du film “Love” de Gaspar Noé. Serait-ce une surprise de Sarah ? Je remarque, par mon geste, qu’une barbe fournie me dévore le visage et je me tourne instinctivement vers le grand miroir du salon. Un simple coup d’œil m’apprend qu’il devient urgent que je me remette au sport et qu’il semble que mes joues aient effectivement besoin d’un sérieux défrichage.

Bol, céréales, lait, Twitter. Au moins, ce rituel-là demeure inchangé, même si je ne saisis pas la moitié des sujets abordés sur les réseaux sociaux. Sans m’en formaliser, j’engloutis mon verre de jus d’orange, je m’habille, attrape mon sac au vol et dévale les escaliers. J’ouvre le local à vélo, clé d’antivol à la main… Après avoir cligné des yeux plusieurs fois devant l’enchevêtrement de cadres et de roues qui prenaient la poussière, je dois me rendre à l’évidence: mon vélo n’est pas là. Poussé par une montée de stress et de colère, je claque la porte et cours vers l’arrêt de bus le plus proche, non sans avoir remarqué l’échafaudage qui camoufle l’immeuble d’en-face. “C’est quoi ce bordel, elle est partie avec mon vélo ou quoi ?”

Dans le doute, j’envoie un message à Sarah et, après avoir hésité quelques secondes, je m’enquis de la présence du chaton noir dans l’appartement. Le bus arrive avant qu’une éventuelle réponse me parvienne. L’œil collé contre la vitre, je songe, le temps du trajet, à toutes ces choses bizarres qui sont venues troubler ma routine si bien travaillée. Au-dehors, tout semble en ordre : les voitures ruminent entre deux feux rouges, les passants se défilent sous la bise glaciale du matin, les volets s’ouvrent péniblement, comme les paupières de ces trois étudiants qui s’agrippent sans conviction à la barre de la rame. Non, ça devait être une surprise. Comment un chat se serait-il glissé dans l’appartement, de toute façon ? Et puis, ce chat avait l’air bien trop propre et choyé pour venir de l’extérieur. Mais les posters, alors ? Réaménager un salon ne correspondait pas spécialement à l’idée que je me faisais d’une belle surprise. Peut-être Sarah s’était-elle réveillée plus tôt que d’habitude et qu’elle avait redécoré le mur sur un coup de tête ? Mmh… Tout ceci devait avoir une explication. Je me posais probablement trop de questions.

Le bus pile devant le collège Auguste Comte et j’en sors le regard encore plongé dans mes pensées. Je frissonne à la première caresse du vent et je me hâte vers le portail. 6220. Je traverse la cour et me dirige sans plus attendre vers ma salle de classe. Comme à mon habitude, je tourne la clef dans la serrure, j’actionne la poignée… et je me fige devant les trente bouilles de gamins qui me dévisagent, à la fois curieux et jovials devant ce mystérieux invité qui vient troubler leur cours. Troublé, je jette un regard désolé à la professeure d’espagnol qui m’adresse un sourire bienveillant, avant de refermer la porte. Saisi par la honte, je vérifie mon emploi du temps en fronçant les sourcils. Avait-on omis de me prévenir d’un changement de salle ? Je déglutis en remarquant qu’effectivement, je n’avais pas cours ici. Ni à cette heure-là. Je ne commençais pas avant 14h. Pour la seconde fois de la journée, je me gratte longuement la barbe. Qu’est-ce que c’était que cet emploi du temps ? Pourquoi étais-je persuadé d’avoir cours maintenant ? Agacé, je fais quelques pas en direction du secrétariat, puis me ravise en considérant l’inutilité de ma démarche. A part montrer à la secrétaire que je suis un prof désinvolte et irresponsable, à quoi ça servirait ? Mes heures de travail étaient indiquées sur cet emploi du temps, et même s’il me semblait étranger, il fallait que je m’y tienne. Je me dirige vers ma salle pour préparer mes cours quand je reçois enfin une réponse de la part de Sarah.

“T’as vraiment un humour bizarre toi, parfois…”

Interloqué, je m’arrête sur le coup. “Un humour bizarre ?” Quel humour ? Elle achète un chat dans la nuit et c’est moi qui ai un humour bizarre ? Je décide de ne pas répondre et je pénètre dans ma salle, qui s’illumine au moment où je pose mon sac sur le bureau.

Les détails de ce qui suit appartiennent au mystère des coulisses de la vie de professeur et n’ont que peu d’importance. Mais après avoir relu trois fois mes fiches de cours, je fronce à nouveau les sourcils. Ai-je préparé ceci ? Je n’en avais aucun souvenir. Plus étrange encore, on aurait dit un cours que j’aurais déjà donné, mais en mieux préparé, en mieux organisé, en…

Des coups sur la porte me sortent de mes pensées. Un homme de taille moyenne, la trentaine, des lunettes en écaille, calvitie naissante, m’adresse un signe de la tête avec un grand sourire.

  • Salut ! J’ai pas eu l’occasion de te le dire, mais merci d’être passé hier mec, c’était sympa.

Je pense que l’expression de mon visage refroidit grandement son enthousiasme, à en juger le pas qu’il effectua en arrière.

  • Enfin, j’espère que tu t’es amusé, voilà. C’était juste histoire de passer la tête. Je te laisse bosser. Salut !

Mon regard resta fixé sur les montants de la porte encore longtemps après son départ. Qui était cet individu ? Qu’est-ce qu’il s’était passé hier ? Et surtout, qu’est-ce que c’était que toutes ces bizarreries ? Le chat et les posters, d’accord. Le vélo, okay, à la limite. Mais alors ça, l’emploi du temps et les cours qu’un moi du futur aurait pu composer, ça commençait à faire beaucoup. Je fus tenté, pendant un instant, de retrouver cet individu et de l’interroger en bonne et due forme, quitte à passer pour un abruti. Au moins, j’aurais des réponses. Parce que, avouons-le, là résidait le problème, pour le moment. Peu importe à qui je posais mes questions, je passerais au mieux pour un mec un peu dans la lune; au pire, pour un attardé instable à qui on ne devait confier sous aucun prétexte une classe de trente jeunes individus.

Je décidai de me taire. Après une ou deux heures passées à terminer la préparation de cours qui, vraisemblablement, étaient déjà prêts, je descendis dans la salle des professeurs, où je mangeai un bout en scrutant les alentours, guettant la présence d’autres étrangetés. Mais force était de constater que de côté-là, rien n’avait changé: le vieux prof de techno avait toujours des poils d’oreille peu ragoûtants qui lui donnaient l’air d’avoir des brocolis pour toute esgourde; la prof d’italien, Lara, était toujours aussi charmante et me salua d’un sourire lumineux – que je lui rendis aussitôt – en entrant dans la pièce; les profs d’EPS, une jeune femme très grande et sèche, deux hommes plus trapus et une seconde femme d’âge mûr, arrivèrent en même temps, comme à leur habitude.

Quelque peu rassuré, je jetai mes déchets et me rendis dans ma salle pour accueillir mes élèves. Impatient alors que je les avais vus la veille, je commençai à écrire date et devoirs au tableau, quand la sonnerie retentit enfin.

J’ouvris la porte, saisi par un malaise imperceptible, au début. Un malaise grandissant, ensuite, lorsque je réalisai que les élèves qui se mettaient en rang devant ma salle ne m’évoquaient absolument rien du tout. L’air de rien, je les dévisageai tous rapidement; je n’en connaissais aucun. J’attendis quelques minutes sans leur accorder d’attention, en espérant qu’ils s’étaient trompés de salle, en espérant que mes élèves, les vrais, allaient jaillir au coin du couloir, bien trop bruyamment, comme à leur habitude; en espérant, en fait, que cette bizarrerie de trop avait une explication qui s’imposerait d’elle-même, et vite.

J’attendis. La seconde sonnerie retentit. Quelques élèves entreprirent de rentrer dans la salle en me lançant des “Bonjour, Monsieur” parfaitement innocents. Je n’eus ni la conviction, ni la force de les retenir le temps d’éclaircir mon doute et leur répondit entre mes dents. Lorsque le dernier d’entre eux fut entré, je jetai un dernier coup d’oeil derrière moi. Le couloir était vide.

Je fermai la porte. Soufflai un grand coup. La panique me saisit en les voyant tous, debout, inconnus, attendant mon signal pour qu’ils s’asseyent. “Mon Dieu, je peux quand même pas leur demander s’ils sont bien telle classe ou telle classe ! A quoi tu joues, putain ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Ressaisis-toi !”

Il me fallut quelques secondes pour reprendre contenance et débuter mon cours. Ils sortirent leurs cahiers, leurs trousses, leurs stylos avant que la première main ne se lève.

  • Qu’est-ce qu’il y a, euh… oui ?
  • Vous avez fait une faute !

Je me retourne vers le tableau, où seuls date et devoirs figurent. Écrits, qui plus est, sans la moindre faute d’orthographe. Plusieurs élèves se mettent à glousser sans raison.

  • Où est-ce que j’ai fait une faute, euh… Rappelle-moi ton prénom, s’il te plaît !
  • Jasmine. Eh bah, à la date.

Je me retourne encore une fois. 16 janvier 2020. C’est la date du jour. Je vérifie rapidement sur mon portable. 16 janvier. Je cligne des yeux plusieurs fois.

  • Eh Monsieur vous êtes perdus avec le nouvel an, lance un élève espiègle au premier rang tandis que beaucoup se mettent à chuchoter entre eux.

Je ne m’en formalise pas. A vrai dire, je ne me formalise pas de grand-chose. L’impression d’avoir le cerveau qui trempe dans la glace. Un goût étrange dans la bouche. Je tente quelque chose pour me sortir de ce piège.

  • Eh bien, si tu es si maline, Jasmine, viens donc nous écrire la date.

La gamine me prend au mot et attrape mon feutre. Elle efface soigneusement la moitié de la date à la brosse puis, de sa plus belle écriture, écrit distinctement:

16 janvier 2022

Elle me sourit avec bienveillance, me tend le stylo et regagne sa place. Je me frotte les yeux et lance un dernier regard à cette date. C’était une blague. C’était forcément une blague bien orchestrée de leur part. Tout allait bien. Il suffisait que je leur fasse cours comme si de rien n’était, dans une heure je vérifierai, de toute façon ce n’est qu’une blague, je sais déjà à quel point je me sentirai con quand je verrai qu’on est bien le 16 janvier putain de 2020…

Ce fut l’heure la plus longue de ma vie. Pour résister à la tentation, bien trop forte, de vérifier en plein cours, je m’étais éloigné de mon bureau. La curiosité me rongeait, mais au moins les élèves ne remarquèrent rien. “De toute façon, ils ont déjà rigolé, ils ont déjà fait leur blague, ils se tiennent à carreau maintenant pour se faire oublier, je le sais, c’est normal, d’ailleurs je ne leur en tiendrai pas rigueur…” Je fis le cours comme je l’avais prévu. Rigoureusement.

Puis la sonnerie retentit. Courte. Brutale.

La salle se vida.

Quelques minutes après que le dernier élève ait quitté la pièce, j’avançai comme un automate vers mon sac. Vers mon téléphone. Les mains moites, je peine à déverrouiller l’écran. Péniblement, je tapote une question évidente:

Quel jour sommes-nous ?

Je n’ai même pas besoin d’appuyer sur “Entrée”. Le résultat s’affiche déjà, en lettres noires sur fond blanc. Dans une encre digitale indélébile, irrémédiable, fatale.

16 janv. 2022

A suivre…

Pour davantage de textes par le même auteur, rendez-vous sur son Facebook ou encore son Instagram.

Crédits image: BernieLeGénie

Tags

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer