Productions

Deux ans plus tard #2 – nouvelle

Pour lire la première partie de la nouvelle, c’est par ici. Bonne lecture !

La deuxième heure de cours passa. Puis vint la récréation. Puis vint une autre heure de cours, la dernière. Tout s’écoula avec la légèreté d’une rivière de vapeur; au moment de l’ultime sonnerie, je n’avais déjà plus aucun souvenir de mes gesticulations mécaniques devant le tableau blanc, suivies d’un œil vague par une poignée d’élèves; plus aucun souvenir des mots qui avaient pu franchir ma bouche, borborygmes monotones énoncés les yeux baissés sur ma fiche de route. Le seul souvenir qui voulait bien persister dans ma mémoire, c’était ce fichu “2022” qui avait éclaboussé la toile de ma rétine en lettres écarlates.

Seul dans la classe vide, j’avance d’un pas lent entre les tables, ramassant une boulette de papier par-ci, rangeant une chaise par-là. Je continue à déambuler ainsi dans la pièce pendant une bonne dizaine de minutes, avant que la femme de ménage ne me sorte de ma léthargie en frappant à la porte. Elle me fait un signe gêné puis ressort aussitôt. Moi, je me contente de scruter la porte d’un regard incapable de sourire. Je soupire longuement et passe une main sur mon front. Je transpire. Mais pas la sueur gratifiante de l’effort, pas celle du marathonien qui franchit glorieusement la borne d’arrivée après trois heures d’efforts effrénés. Non, c’est une sueur tiède, inquiétante, qui colle aux doigts. Mon regard se perd à nouveau sur les murs pendant quelques minutes, puis s’arrête sur mes affaires, éparpillées sur mon bureau. Je décide soudainement de les remballer et de quitter cette salle de malheur; de quitter ce collège horrible et par la même occasion, ce cauchemar affreux qui putréfie un peu plus mon esprit à chaque minute qui passe.

D’un côté, tout s’expliquait. Le chat. Les posters. Le vélo. L’emploi du temps. Je n’étais pas devenu fou, tous ces changements avaient une explication RATIONNELLE. “Enfin, je ne suis pas devenu fou… Tout est relatif“, me dis-je. Parce qu’après tout, soit: le chat avait dû être un investissement de Sarah. Soit: le vélo avait dû être volé, vendu, ou que sais-je encore. Mais comment pouvait-on expliquer RATIONNELLEMENT qu’en une nuit deux ans de ma vie ne s’écoulent sans que je m’en aperçoive ? Et pourquoi étais-je le seul concerné par ce mystérieux phénomène ? Je serre les dents en poussant la porte du hall du collège. “Certes, ce n’était pas une blague des gamins“, je songe en levant les yeux vers le ciel livide. “Mais j’aurais dix fois, cent fois, mille fois préféré. De toute façon, ces deux ans n’ont pas pu disparaître comme ça, personne ne perd la mémoire de la sorte: il devait y avoir une explication rationnelle, aussi capillotractée soit-elle.” Le problème qui se posait maintenant était le suivant: avec qui pouvais-je enquêter sur ma condition sans passer pour un taré ou un mec à l’humour “bizarre” ? Sarah ? Non, c’est un coup à se faire quitter, ça. Guillaume ? Je m’arrête net au milieu de la cour.

Perdu dans la fureur de la tempête qui soufflait sous mon crâne, j’avais complètement omis le fait que non seulement je n’avais aucun souvenir des deux dernières années, mais que tout le monde avait bien vécu ces années-là et en avait conscience. “Si ça se trouve, Guillaume est à Paris ou je ne sais où et on ne parle plus. Ou alors, on est en mauvais termes… Ah ! J’en sais rien !” Au moment où j’entreprenais de parcourir mon historique de messagerie à la recherche de la vie que j’avais manqué, la porte du collège claqua derrière moi. En sortit l’homme de tout à l’heure, qui s’arrêta à ma hauteur.

  • Alors, toi aussi tu fais des heures sup’ ?, lança-t-il, jovial.

Je répondis en acquiesçant, le regard à moitié rivé sur l’écran de mon téléphone.

  • Si ça te dit, on remet ça ce soir avec Lara et Mélanie, ajouta-t-il avec un clin d’œil. Enfin, pas une soirée, mais, tu sais… On va se boire un p’tit verre, quoi.

Je hochai très lentement la tête avec un air de “On verra”, et il s’éloigna enfin.

Merde, je sais même pas ce que je dois faire avec ce type. Soit c’est un mec lourd qui pense que je suis son pote, soit c’est un vrai pote et il doit me prendre pour un connard vu la tête que je dois tirer.” Je ne connaissais même pas son prénom: aucun moyen de consulter d’éventuels messages échangés pour tirer la situation au clair. J’étais bon pour éplucher l’entièreté de mes réseaux sociaux en quête d’une photo où je pourrais le reconnaître et enfin mettre un nom sur sa tête. Je serrai les dents à nouveau. J’étais décidé. Pour l’heure, il me fallait me mettre au point sur mes relations actuelles. Du tram à mon canapé, je ne quittai pas mon téléphone des yeux, absorbé – fasciné, même – par les découvertes que je faisais.

C’était comme rentrer de vacances et vider sa boîte aux lettres. Bon, de très longues vacances, certes, au point que le facteur ait pu finir par renoncer et conclure que plus personne ne vivait à cette adresse. En l’occurrence, l’avantage des réseaux sociaux était que rien ne se perdait et qu’il était très simple – quoique long et extrêmement fastidieux – de retracer deux ans de vie. J’appris ainsi – même si j’aurais pu faire le calcul moi-même, bien sûr – que j’étais toujours avec Sarah et que nous venions de fêter nos trois ans de relation. Mon sentiment à ce sujet fut mitigé. Naturellement, j’étais fier que notre couple ait ainsi perduré dans le temps. Il pulvérisait par la même occasion tous mes records personnels en termes de longévité de vie amoureuse. Mais justement, la simple vue de nos photos d’anniversaire me fit tourner la tête: trois ans, c’était vertigineux. D’ailleurs, pourquoi avions-nous fêté cet anniversaire ? Ça ne nous ressemblait pas. Je me souviens encore de la soirée d’amour que nous passions pour notre première bougie, comme si c’était hier. Sans restaurant, sans sortie à Disneyland, sans rien de tout cela. Quelque chose de simple et de spontané, comme nous. Je nous dévisageai encore de longues minutes dans l’espoir de trouver dans ces bouilles pixelisées des indices sur la manière dont avait évolué notre relation.

Soudain, je relevai les yeux. Le chat. Les posters. Je me ruai dans la salle de bain, puis dans notre chambre, quand l’évidence me frappa enfin. Comment avais-je pu feindre d’ignorer tous ces changements ce matin, en me levant ? Ce n’était pas qu’une histoire de posters ou de chat. Des meubles avaient été bougés, une armoire entière béait de chaussures, de jeans et de tailleurs et l’appartement tout entier baignait dans une quiétude que seule sa présence pouvait exhaler. Des miettes de tabac traînaient sur la table basse, des figurines trônaient sur la bibliothèque, sous la fenêtre. De l’autre côté, contre le mur, je découvrais avec fascination plusieurs canevas de ses dessins; parfois, des choses parfaitement abstraites, parfois, des animaux ou des personnes que nous connaissions. Je me reconnus même sur l’un d’entre eux, accoudé à la fenêtre, observant quelque chose au loin. Touché, je les reposai, puis j’embrassai la pièce du regard. Même si un tel rapprochement paraissait très prématuré pour le “moi” qui n’avait connu qu’un an de cette relation, l’atmosphère gorgée de sérénité qui régnait dans l’appartement me convainquit immédiatement et me gonfla momentanément de fierté. J’eus le sentiment que quoiqu’il se fût passé durant ces deux années, nous étions au moins parvenus à emmener notre couple dans la bonne direction.

Je repris les investigations dans mon propre passé. J’étais allé à Prague, apparemment. Décembre 2020. A Amsterdam, aussi. Juillet 2021. Je remarquai avec fierté que certaines de mes photographies avaient attiré l’œil de journaux locaux. J’avais écrit un ou deux articles à l’occasion, aussi. “C’est marrant, j’ai toujours cru que je perdais mon temps avec ces conneries“, pensai-je. Un bon nombre de mes amis s’était pacsé ou fiancé. J’étais allé à Varsovie, il y a trois mois, pour l’enterrement de vie de garçon de William, un ami d’enfance. Après avoir exploré mes réseaux sociaux en long, en large et en travers, je me mis à remonter l’historique de mes conversations. A l’exception de Sarah, les cinq, six dernières personnes avec qui j’avais échangé étaient de parfaits inconnus. Le troisième de la liste, je le reconnus: c’était le fameux collègue qui m’avait invité à boire un verre ce soir et chez qui j’aurais passé la soirée hier. Il s’appelait Olivier. Nos échanges n’allaient pas bien loin: soit ils tournaient autour de l’alcool et des femmes, soit il s’agissait d’un service que l’un demandait à l’autre par rapport au travail. Mes conversations avec Sarah me parurent plus sporadiques qu’à l’habitude, mais le ton général restait le même. Quant aux autres, c’était globalement des rencontres de bars ou des contacts du monde de la photographie; l’occasion de noter qu’apparemment, je m’étais beaucoup impliqué dans la photo ces deux dernières années. Les échanges avec mes parents étaient toujours les mêmes: irréguliers, un peu anarchiques. Au moins, ils avaient l’air d’aller bien. Mon frère semblait avoir trouvé un travail dans la restauration. Je m’aperçus avec déception que j’avais gardé très peu de contacts avec mes amis de la fac; nos mutations aux quatre coins de la France étaient probablement la cause de cet éloignement progressif. Je résistai à peine quelques secondes au plaisir coupable d’épier les profils des femmes desquelles j’étais alors particulièrement proches, avant de rencontrer Sarah. Je ressentis un pincement au cœur embarrassé en réalisant qu’elles semblaient toutes mariées, fiancées ou au moins heureuses en ménage. A la vue de ces photos qui sortaient tout droit d’un autre monde, je sentis un vide inexplicable me saisir les entrailles. “Et ça ne fait que deux ans ? Impossible…

Le choc le plus brutal fut de constater que je ne parlais presque plus à ceux qui étaient naguère mes amis les plus proches. Guillaume, Ahmed, Julia; même Gordon, un ami que j’avais rencontré durant mon Erasmus en Angleterre. Avec chacun d’entre eux, j’avais tout au plus échangé une dizaine de messages sur toute l’année 2021, banalités de type “Bonne année” comprises. Un peu déboussolé, je descendis loin, loin dans mon historique; jusqu’au 16 janvier 2020, à vrai dire. C’était presque exorciser cette étrange aventure que de vérifier que ce jour avait bel et bien existé.

La nuit tomba pendant que je me perdais sur Internet, partant à la pêche aux scoops à connaître si je ne voulais pas passer pour un attardé. Tiens, Michel Drucker était mort. Ah, les élections présidentielles allaient avoir lieu dans quatre mois. Et Macron était favori, évidemment. “Hâte de voir quelles saloperies il a bien pu faire voter pendant que je comatais, celui-là“, je grommelai. L’Olympique Lyonnais n’était toujours pas parvenu à ravir la première place au Paris Saint-Germain. La Coupe du Monde au Qatar n’avait pas eu lieu à cause d’un boycott général et avait été repoussée à 2024. Plus personne ne parlait des Gilets Jaunes. Toujours pas de remède magique contre le cancer. Les clopes à douze euros. Des insurrections de plus en plus fréquentes partout dans le monde, pour toutes sortes de raisons. Israël existait toujours, pas la Palestine. La nouvelle “Patrick Timsit rejoint la liste du Front National” fut sûrement celle de trop. Je verrouillai mon téléphone.

C’est bon. J’étais à jour. Je m’accoudai à la fenêtre, comme dans une redite du dessin de Sarah. Le chat vint silencieusement se frotter à ma cheville. Toute cette exploration m’avait soulagé, certes, mais elle me laissait un goût étrange. Amer, même. Là où certaines choses avaient trop vite changé, d’autres avaient déguisé leur immuabilité avec un voile trompeur. Le monde était presque le même; les gens, eux, avaient évolué. Et moi aussi, peut-être. “Mais comment le savoir ? C’est plus facile de se renseigner sur les autres que de se renseigner sur soi-même.” M’étais-je autant métamorphosé que ces sourires d’adultes sur leurs photos de fiançailles ? L’immersion dans la vie active était déjà difficile il y a deux ans, mais c’était carrément un plongeon qu’on me demandait désormais de faire. Et pour me mouiller la nuque, mieux valait savoir quelle sorte d’énergumène j’étais devenu.

Je sortis mon téléphone et j’appelai Olivier.

Quoi de mieux que l’alcool pour apprendre à se connaître ?

A suivre…

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Crédits image: @ValOnyx

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