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Confession d’un cerveau angoissé

J’ai tenté de lui expliquer pourquoi je n’avais plus envie de vivre, mais ça n’a pas marché. J’ai commencé par lui dire que je ne ressentais plus rien depuis des mois et qu’il m’était impossible de faire semblant. Ce sentiment allait au-delà d’un mal-être quotidien, il avait passé le cap de la quiétude face à la mort.

Je sais qu’elle n’a pas compris à ce moment tout ce que je lui expliquais et ses yeux jonchaient le sol comme si ses oreilles refusaient d’entendre un seul mot de plus. Pourtant j’ai continué sans m’arrêter de débiter la multitude d’émotions et de vide qui traversaient simultanément mon corps. Je tentais de représenter mon ressenti par un carrefour accidenté dans lequel les seuls inconscients qui continuent d’y circuler avaient à enjamber les victimes pour avancer. Elle n’avait pas compris ma métaphore et à vrai dire, je n’étais plus vraiment sûr du sens que je souhaitais lui donner. Mais rien ne pouvait m’arrêter, j’étais comme une vanne qu’on ouvre soudainement après de nombreuses années d’inutilité.

J’avais hésité et bafouillé dans les premières minutes, puis tout était sorti comme si j’avais travaillé sur ce que j’allais dire depuis des semaines. Tout était très clair dans mon esprit finalement, je ne voulais plus vivre et j’en étais sûr. Elle a été, pendant environ deux heures, la toile sur laquelle l’artiste lance tout son désespoir. J’y ai extériorisé mes plus profondes angoisses, mes plus sombres couleurs, pour qu’il ne reste en fond que le terrible collage qu’est le sens de la vie. Je ne voulais pas lui faire comprendre mais lui montrer ce qu’il y avait en moi, à quoi avaient rimé ces longs mois de silence.

Je pense qu’elle aurait préféré que je n’aie rien à lui dire ou que je ne sache exposer aussi aisément les raisons de mon état. Mais ma présentation était tellement juste et clairvoyante que j’ai bien peur de l’avoir anéantie à jamais. Elle a nié dans sa voix mais a acquiescé dans ses yeux que son esprit était en train de chuter dans un abysse sombre et infini. Elle était d’une certaine manière – et à cause de ma soudaine frénésie d’avoir besoin de tout lui expliquer – rentrée dans le cercle du néant. J’ai senti qu’une vague chaude et étouffante lui était lentement montée du ventre vers la poitrine et lui serrait de plus en plus fort la gorge. Comme un vilain virus que l’on refile à son collègue dans une bise amicale, je lui avais transmis la vérité.

En l’espace de quelques minutes, je lui ai ôté toute sérénité et l’ai plongée dans une angoisse telle, qu’elle n’a pas bougé de tout notre échange. Ses mains étaient serrées l’une contre l’autre, sa bouche entrouverte avait perdu toute agilité de pouvoir rétorquer le moindre son et ses yeux plongés sur les défauts du parquet à ses pieds n’avaient plus aucun éclat. Mais surtout, son souffle était arrêté comme si sa poitrine refusait de se soulever et de laisser le moindre brin d’air rafraîchir l’asphyxie qui la gagnait silencieusement. Mes mots avaient l’impact d’un poison qu’elle sirotait goulûment, affaiblissant son corps et son esprit vers une cage mentale infernale.

J’aurais aimé réussir à cesser de déverser l’amertume qui gargouille dans mon encéphale depuis des mois, mais j’avais besoin de faire sortir cette bile immonde qui calcine mon antre. Alors je l’ai noyé dans un flux lugubre de mots justes et cohérents qu’aucun humain n’est apte à entendre. Je lui ai démontré qu’elle n’était rien d’autre qu’une illusion, une chimère, un mirage qui tente d’exister et de perdurer dans le temps. Sur le moment, je me suis dit qu’elle devait être mise au courant sûrement parce que je tenais fermement à elle et que je ne voulais pas qu’elle soit comme tous ces autres balourds inconscients. Mais avec du recul, j’ai l’impression d’avoir été comme cette catastrophe qui arrive dans la vie d’un croyant et qui l’écœure à jamais de sa foi. Elle vivait bien avant ça ou du moins elle vivait.

J’ai éteint son âme comme je l’ai fait pour la mienne des années plus tôt. Parfois ce genre de comportement brave la morale pour caresser l’attitude égoïste et je pense finalement avoir fait cela pour ne plus me sentir seul. Parce qu’elle était la plus jolie fille que je n’avais jamais vu de ma vie, elle est devenue un légume fade et incolore que plus personne ne remarque. J’aurais aimé ne pas lui éteindre sa joie de vie et le rose de ses joues, mais elle avait la sensibilité pour ne plus vivre dans un leurre. Alors j’ai été son assassin mais j’ai aussi été le prêcheur de la vérité et je m’allonge dans ma tombe sans regret. Elle s’en serait rendue compte de toute manière, je lui faisais confiance. 

Alors autant qu’elle tâche à présent d’être plus compétente que moi et qu’elle arbore de nouveau son merveilleux sourire, même si elle sait qu’il n’a pas plus de valeur qu’un souffle d’automne qui balaie les feuilles mortes un peu plus loin.

Un grand merci à Valentina pour les illustrations.

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