Productions

Deux ans plus tard #3 – nouvelle

Pour (re)découvrir la première partie de la nouvelle, c’est par ici !

Pour la deuxième partie, par ici ! Bonne lecture !

Le Bar à Kuda était bien plus qu’un jeu de mots qui rendait fier son propriétaire d’origine japonaise. Ses Happy Hours, qui faisaient tomber le prix de la pinte de brune à quatre euros entre 16h et 20h, étaient l’une des rares de Lyon qui pouvaient se targuer de rassembler étudiants dégingandés comme cadres suintant l’after-shave, babos débraillés comme barbouzes rougeauds et massifs. Et pour cette fois, il accueillait également entre ses murs, en cette heure déjà obscure, trois professeurs et une comptable.

Cette introduction avait beau ressembler aux premiers mots d’une blague alcoolisée et un peu vulgaire, elle avait au moins le mérite de poser un cadre qui, bien que rocambolesque, donnait à cette réunion un parfum tout particulier, à mi-chemin entre la madeleine de Proust et le plancher imprégné de vieille bière. Je fis tourner ma pinte ambrée entre mes doigts, pensif.

  • Alors, c’était pas facile, aujourd’hui ? J’ai eu l’impression qu’ils t’avaient donné du fil à retordre, t’avais pas l’air super bien.

Olivier avait coupé court à sa conversation avec Mélanie pour m’intégrer au groupe. Ou plutôt, me réintégrer. Et à présent, tous les regards étaient braqués sur moi, dans l’expectative d’une réponse.

  • Ouais, ouais, dis-je finalement en restant évasif. Disons que des fois, j’ai un peu le sentiment de me faire chier pour rien.

Lara et Olivier acquiescèrent avec compassion. Mélanie, elle, continuait de me dévorer des yeux.

  • Mais rien de grave, t’inquiète, ajoutai-je aussitôt. On va noyer ça dans les pintes comme d’hab’, et puis demain on y retournera.
  • Ah ben ça, tu l’as dit ! Je suis jamais autant venu ici depuis que je suis prof, figure-toi.

Je résistai à la tentation de lui demander si ce genre de petites réunions avait souvent lieu, car je me souvenais très bien de mes difficultés pour trouver des camarades de beuverie les premiers mois qui suivirent mon arrivée à Lyon. Or, si je ne connaissais pas Olivier, c’est qu’il était arrivé après moi, soit il y a moins de deux ans et demi. Notre groupe si on pouvait le nommer de la sorte devait être suffisamment récent pour qu’il s’agisse à l’origine d’un regroupement d’individus échoués à Lyon, ce qui, étrangement, me rassura. J’avais toujours eu peur de franchir le pas de la vie active : la perspective des dîners et des conversations à base de toasts-tapenade et de ménopause me terrifiaient, au point qu’en débarquant à Lyon, j’étais resté dans mon coin, me contentant de côtoyer les amis de Sarah et un ou deux collègues que j’avais déjà oublié. On pourra me traiter de gamin immature ou me reconnaître un symptôme du syndrome de Peter Pan si on le souhaite, mais était-ce vraiment une volonté de ma part, quelque chose dont je ne voulais pas démordre ? Non, c’est simplement que je ne me sentais pas prêt pour ce monde, et à vrai dire, maintenant que j’avais vingt-six ans, savoir que j’avais un cercle social de joyeux drilles qui ne se prenaient pas la tête étouffa quelque peu la pression qui montait en moi.

Pour la première fois de la journée, je sentis ainsi mes muscles se délier, mon dos s’assouplir. Pendant quelques heures, je parvins à oublier mes étranges mésaventures et à profiter de la compagnie désinvolte que m’offraient ces trois inconnus. J’appris ainsi en filigrane qu’Olivier habitait un appartement à deux pas du collège et que nous y avions effectivement fait une soirée la veille. C’était apparemment sa première année de titularisation et il avait donc été totalement satisfait de son affectation au collège Auguste Comte, un établissement légèrement agité, mais loin des ambiances insupportables de ceux de la couronne parisienne. Lara témoigna plusieurs fois à ce propos, puisqu’elle semblait avoir enseigné là-bas pendant ses premières années de titularisation avant d’emménager ici avec son fiancé. Mélanie, elle, était comptable depuis trois ans à Villeurbanne et nous avait rencontré ici-même, semble-t-il, à l’occasion d’un tournoi de beer-pong particulièrement mémorable — toujours pas assez pour moi.

L’alcool aidant, les conversations glissèrent peu à peu vers le domaine personnel. Après 20h, j’eus le réflexe d’envoyer un message à Sarah pour la rassurer et lui indiquer que j’étais de sortie, message auquel elle ne répondit pas. L’heure passa, les anecdotes sexuelles allaient bon train. Les yeux plongés dans la bière entre deux rires, je mis du temps à remarquer les regards fuyants que m’adressait Lara. Aux aguets, je cherchai à la surprendre sur le fait pour m’en assurer, et je pus lire un étrange cocktail d’appréhension et d’enthousiasme dans le fond de ses prunelles. Essayait-elle de me dire quelque chose ? Comment pouvais-je savoir ? Si j’osais demander, même avec la plus grande insouciance du monde, je risquais de…

  • T’en es où de ton projet de te tuer ?

Je sentis mon sang se glacer jusque dans la moindre de mes veines. Un frisson me parcourut l’échine tandis que j’osais tourner nerveusement les yeux vers Mélanie, qui m’avait posé la question d’un ton détaché, presque tendre, en effleurant mon avant-bras de sa main.

  • Je… Quoi ? finis-je par dire en lançant des coups d’œil inquiets en direction d’Olivier et de Lara, qui n’avaient pas entendu.

Mélanie éclata de rire, sans véritable raison, et frôla de nouveau mon bras.

  • Je te demandais où tu en étais de ton projet de photo.

Je dus avoir une réaction particulièrement comique, puisqu’elle repartit dans un éclat de rire.

  • Mon… Mon projet de photo, répétai-je.
  • Oui oui, ton projet de photo… Celui dont tu me parlais hier, avec la ville de Vénissieux et tout, ça avait l’air sérieux… Mais on peut en reparler quand tu seras sobre, si tu veux, ajouta-t-elle avec un sourire narquois.
  • Je… Oui, désolé, je… Je sais pas où ça en est, j’ai pas de nouvelles depuis hier.
  • Ah, ta fameuse perte de mémoire !

Je déglutis et me levai brusquement, sous le regard surpris de Mélanie. Olivier et Lara tournèrent les yeux vers moi, tout aussi interloqués.

  • Comment… Comment ça, ma perte de mémoire ?
  • Ça va, mec ? Tu te sens bien ?, demanda Olivier.

Je lui adressai un regard imbibé de peur et de bière et manquai de trébucher sur un pied de ma chaise en reculant. Autour de moi, le monde vacillait, hurlait. “Putain, mais j’ai pas tant bu que ça, qu’est-ce qu’il se passe ?” Devant l’ambiance gênante qui s’installait, devant les yeux inquiets qui me criblaient d’interrogations, je décidai de marmonner une excuse et de quitter le bar sans plus attendre. Je crois qu’Olivier tenta de me rattraper pendant un instant. Je fis mine de ne pas l’entendre. Je poussai puis je tirai la porte, et sans hésiter, je m’engouffrai au cœur de l’hiver.

Le banc de pensées qui m’assaillit demeura insaisissable pendant quelques minutes, comme autant de rascasses qui glissaient entre mes doigts. Aux alentours, les voitures sifflaient, les bars encore ouverts braillaient, indifférents à ma peine. Le froid faisant son oeuvre, je repris un peu le contrôle sur mon esprit, le temps de rentrer chez moi. “Qu’est-ce qu’il venait de se passer ?” Je me réchauffai vigoureusement les bras en me pressant sur le pavé humide. Je pouvais presque sentir mon cerveau tenter de se raccrocher à des tentatives d’interprétation rationnelle de ce qui était arrivé avec la légèreté d’un poulpe coincé au fond du seau d’un enfant. N’importe qui aurait accusé la bière ou aurait pensé à un simple lapsus, à un simple malentendu ; c’était impossible, Mélanie n’avait pas vraiment dit ça volontairement, c’était juste une énorme coïncidence… Et chaque fois que je parvenais à me hisser à une conclusion de la sorte qui tenait à peu près debout, le spectre immonde de la possibilité que quelque chose de plus louche, de plus insidieux, se tramait derrière tout ça revenait me geler l’échine, bien plus efficacement que la rude bise hivernale qui se faufilait alors dans les rues. Un instant, je fus presque tenté d’y retourner. Quoi ? J’avais juste cédé à la gêne, après tout, mais j’étais parti du bar sans les réponses que j’étais venu chercher. J’avais bu, je m’étais détendu, j’avais rencontré de charmantes femmes ; il n’en demeurait pas moins qu’au final, j’en avais appris beaucoup sur les autres et bien peu sur moi-même, et que maintenant j’avais froid. Avec un zeste de sang-froid supplémentaire, qui sait ? Peut-être ce genre de crise m’était-elle déjà arrivée ? Peut-être Mélanie avait-elle fait référence à cela ? “Perte de mémoire, perte de mémoire… Elle va très bien ma mémoire, putain !” Et ce regard, ce regard véhément qu’avait dardé Lara sur moi, qu’est-ce qu’il voulait dire ? Je jurai. “Qu’est-ce que j’ai été con ! J’avais une seule chose à faire, c’était de faire comme si de rien n’était et je me suis laissé déconcerter à la première occasion !” Je maugréai encore longtemps en longeant le dernier pâté de maison. Une fois arrivé dans l’ascenseur, une évidence pleine de sens et de justesse me frappa, comme la clef de l’orage qui résonnait dans ma tête : il fallait que je dorme.

Était-ce l’âge qui rendait mes journées plus longues et plus lourdes à supporter ? Ou bien était-ce cette suite incongrue et interminable de phénomènes étranges en tous genres qui avait pompé mon énergie comme une sangsue insatiable depuis que ce maudit réveil avait sonné, quatorze heures plus tôt ? Lassé de chercher des réponses, je fourrai ma clef dans la porte et la poussai sans ménagement. Je m’avançai dans l’appartement en traînant des pieds, quand je vis que la lumière du salon était allumée. Je m’approchai lentement, silencieusement, vers la tête aux cheveux ondulés qui dépassait du canapé. Je sentis mon cœur se réchauffer et je me jetai sur elle sans plus attendre. C’était inexplicable — encore une fois — mais j’avais soudain l’impression que le plaisir incommensurable que sa simple présence me procurait s’était dissipé en même temps que mes souvenirs des deux dernières années et qu’il ne revenait que lorsque je pouvais la sentir dans mes bras. Elle ne réagit pas immédiatement, posa son téléphone, tourna la tête vers moi et m’adressa un sourire surpris. Je la couvris de baisers qu’elle me rendit, et pendant un moment, nous restâmes là à ne rien observer d’autre que notre amour mutuel et débordant.

Bercé par le goût de ses lèvres, je me laissai m’enivrer contre sa peau durant une fraction d’éternité. Naviguant ça et là sur les fragrances providentielles de son cou, je m’abandonnai à une douce rêverie où les fantômes de l’angoisse étaient bannis. Là, perdu dans les courbes liquoreuses de son sourire, je me retrouvai. Là, étalé sur une myriade d’émotions délicates et aussi familières qu’une plage d’enfance gravée dans le marbre d’une rétine, j’étais moi, j’étais nous, j’étais le plus heureux des hommes, en 2020 comme en 2022, en 2033 comme en 2057. Là, enfin, je savourais le…

Elle m’interrompit quelque peu en se levant brusquement et se dirigea vers la cuisine. Je la suivis du regard sans piper mot, puis je consultai mon téléphone en attendant son retour. Après cinq minutes, je remarquai qu’elle s’était installée devant son ordinateur. Je la rappelai auprès de moi. Elle me lança un sourire qui voulait dire “J’arrive”, puis ajouta :

  • Qu’est-ce que t’as toi, aujourd’hui, dis donc ? T’as besoin de câlins ?

J’acquiesçai, mais cette simple question me remua indiciblement les entrailles, d’une manière que je ne saurais expliquer.

  • Pas plus que d’habitude, répondis-je finalement.

Elle acquiesça à son tour. Une ambiance étrangement lourde tomba sur la pièce. Durant les minutes suivantes, je me contentai de caresser le chat dans le silence le plus total.

  • Ça s’est bien passé, aujourd’hui ? demanda-t-elle finalement.

L’emploi du temps. Le vélo. La sortie au bar. Mes découvertes sur les réseaux sociaux. Tout défila dans mon esprit en l’espace de quelques secondes.

  • Oui, si on veut.

Silence pesant. Le chat. Il était là, ronronnant autour de mes chevilles en quête de caresses. Comment s’appelait-il, ce chat ?

  • Et toi ?

Je me souviens. On avait toujours voulu appeler ce chat avec un nom ridicule, le jour où on en aurait un. Un nom de héros grec, un nom de candidat de télé-réalité…

  • C’est allé.

J’avais froid aux pieds. Le carrelage n’était pas chauffé et je frissonnais rien qu’en posant le pied sur le sol. Des bruits de tapotements sur un clavier parcoururent l’atmosphère. Puis, rien. Puis de nouveau. Un téléphone vibra.

Je le déverrouillai nonchalamment. C’était un message d’Olivier.

Salut mec, ça va ? Dis-moi si tu veux parler, t’avais vraiment l’air tout blanc quand t’es parti. Et… Y a Lara qui voulait te parler, tu sais…

Je jetai un regard en direction de Sarah. Elle était toujours absorbée par son écran. Le cœur battant et la bouche pâteuse, j’entrepris d’abord de ne pas lui répondre. Puis, je cédai et je lui demandai de quoi elle voulait parler. Un instant passa, puis les fameux points de suspension galopèrent, chevaliers de l’apocalypse annonciateurs d’une réponse à venir.

Ben… Par rapport à ce qu’il s’est passé hier soir, elle a encore rien dit à son copain…

Mais t’as qu’à voir ça directement avec elle, je connais pas toute votre histoire moi

Ça va, mec ?

Le “Qu’est-ce qu’il s’est passé hier soir ?” ne franchit jamais le bout de mes doigts. Je tremblai. Je verrouillai mon téléphone, croisai les pieds, les posai sur la table. A moitié attentive, Sarah me demanda de les enlever de là. Je réagis après quelques secondes. Pétrifié, je sentis ma respiration s’accélérer et les larmes monter.

Qu’est-ce que j’avais fait ?”

Je me souviens m’être levé, péniblement, avec la grâce d’un fantoche de paille. Je fis un premier pas en direction de la chambre. Sarah me lança un “Bonne nuit” mécanique, sans me décrocher le moindre regard. Je la fixai quelques secondes sans parvenir à trouver ses yeux. Je me jetai sur mon lit, sans même me déshabiller. Sans même mettre d’alarme pour le lendemain. Tant pis. De toute façon, avais-je vraiment envie de vivre la suite logique de cette journée ? Avais-je réellement envie de retourner dans ce monde froid et étranger, dans ce faux futur prématuré ? Non, non. La nuit, elle, m’était agréable. Elle était chaude, céleste et chatoyante ; elle affranchissait mon esprit du joug d’un soleil cruel et insensé.

Réfugions-nous dans la nuit. Demain ne pourra qu’être meilleur.

Le sommeil m’assomma sans même que je n’y prenne garde. Je dormis longtemps, cette nuit-là. Paisiblement, aussi.

Et lorsque le moment fut venu de quitter les bras de Morphée, cette paix ne me quitta pas ; je me réveillai avec le doux sentiment d’être rétabli.

Seulement, mon premier regard vers le monde fut troublé par une étrange lueur. Je cherchai ma lampe de chevet à tâtons, je ne la trouvai pas. Je me frottai les yeux et balayai les alentours du regard.

Nul besoin cette fois-ci d’attendre la correction d’une élève. Nul besoin, cette fois-ci, de pianoter une recherche Google sur la date du jour. Cette fois-ci, c’était la chambre entière qui avait changé. Et quand je réussis à ramper hors de mes sanglots, jusqu’à la fenêtre, je me perdis longtemps dans le paysage blanc qui s’étendait sous mes yeux, fasciné par les immeubles gris et épars coupés dans leur ascension par le ciel livide, saisi par les routes verglacées foulées par des hordes de bus inconnus.

Au moins, cette fois-ci, il serait plus facile de se rendre à l’évidence.

Cette fois-ci, tout avait changé.

A suivre…

Pour davantage de textes par le même auteur, rendez-vous sur son Facebook ou encore son Instagram.

Tags

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer