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L’architecture brutaliste en URSS #1

Le brutalisme est un style architectural de la fin du XXème siècle, si caractéristique en Europe occidentale des « grand-ensembles », qui par exemple sont construits dès les années 60 en France. Sont aussi représentatifs de ce courant architectural certains grands projets de bâtiments publics à vocations plus politiques, tels que le conservatoire de Bordeaux, ou la tour de la sécurité sociale à Rennes.

Ce mouvement architectural est plus complexe à catégoriser qu’il n’en a l’air dans l’imagination collective. Il est d’abord issu d’un pragmatisme certain, face à un constat social et économique équivoque au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il faut loger une population ouvrière grandissante dans les centres urbains européens et force est de constater que la place manque. Ainsi, ce mouvement vient illustrer des idées plus théoriques qu’incarnent parfaitement en France les réalisations de Le Corbusier, avec ses unités d’habitations, où il optimise l’espace pour tenter de le parfaire. Les deux idées s’intriquent inévitablement. C’est ce qui semble convenir parfaitement aux politiques publiques socialistes, en alliant une simplicité conceptuelle, une facilité et une rapidité de réalisation, à une philosophie qui théorise une forme d’uniformisation et donc de destruction des inégalités de classes dans l’habitat.

Les tours Nuages de la cité Picasso.  
Nanterre, France. 
Architecte : Émile Aillaud.

Revenons maintenant brièvement sur les « grands-ensembles » français, qui sont souvent construits en périphérie des villes, et cela à moindres coûts. L’image de ces grandes barres d’immeubles, brutes et laides, nous vient à l’esprit : cette image est parfois fausse, la cité Picasso (photo ci-dessus) en banlieue parisienne s’étant par exemple essayée aux couleurs et aux formes moins anguleuses et arrondiesPourtant, elle évoque aujourd’hui le triste souvenir d’un projet gigantesque et ambitieux, tombé une fois encore dans cette image si caractéristique des cités-ghettos morbides entraînant au passage ses habitants dans le cercle vicieux de l’aliénation. A l’inverse, ces bâtiments sont la norme dans les villes de ce qui forme à présent l’ancien monde soviétique et yougoslave.

Pour introduire cette architecture qui marque aujourd’hui profondément le paysage post-soviétique, délimiter l’espace géographique en question est indispensable. Ici seront donc évoqués de manière générale les grandes villes d’ex-URSS – n’incluant en rien les pays du pacte de Varsovie. Mais seront de même traitées certaines villes yougoslaves telles que Belgrade, tant son image est évocatrice et idéale pour illustrer la concrétisation de cette architecture. De plus, la manière dont nous traiterons le sujet montrera très rapidement des limites pour les villes de moins de 500 000 habitants et l’espace rural en général. 

La répartition administrative et juridique, particulièrement complexe, fait partie de la concrétisation philosophique de l’idée soviétique de l’urbanisme. Sans toutefois pouvoir vraiment la détailler, il faut considérer la notion de « quartier » comme un îlot de vi(e)lles au sein d’un ensemble plus grand, tous reliés les uns aux autres et interdépendants. Le brutalisme a impacté le paysage et le mode de vie des peuples ex-soviétiques, pour le meilleur ou pour le pire. 

Un bref historique, des balbutiements à un début d’évolution.

Khrouchtchevkis, Moscou, Russie

Historiquement, plusieurs phases se dessinent. En premier lieu, après la guerre, sous Khrouchtchev, il y eut la construction très répandue et très rapide d’immeubles de cinq étages, sans ascenseur, et dont les appartements faisaient environ 45 mètres carrés. Le standard de cinq étages était, d’après les ingénieurs et architectes soviétiques, le meilleur rapport hauteur/rapidité de construction/capacité de logement. L’absence d’ascenseur s’explique par un coup de construction trop élevé, et il s’avère être un élément secondaire trop chronophage pour l’époque. Dans la postérité, ces immeubles ont été baptisés Khrouchtchevki, en hommage à Khrouchtchev, initiateur de la politique de construction de ces logements. 

Ont ensuite suivi, dans les années soixante-dix, des bâtiments de logement poussant le concept plus loin encore, en augmentant la hauteur parfois de plus de 15 étages, mais en se restreignant souvent à une douzaine. Très souvent, ils intégraient des boutiques parfois semi-enterrées, constituant à eux seuls des îlots de vie. La matrice commune à ces bâtiments et aux Khrouchtchevki reste l’intégration entre les immeubles d’arbres, de pelouse, et de nombreux parcs et aires de jeux pour enfants. La disposition des immeubles est assez simple, des rectangles entre les grandes avenues qui plongent vers le centre, tous se subdivisant de manière rectangulaire. Aujourd’hui, le maire de Moscou Alexeï Sobianine a pour projet de détruire les Khrouchtchevkis. Les immeubles vieillissent et les politiques souhaitent bâtir de nouveaux immeubles : plus haut et plus spacieux, parfois contre l’avis des habitants.

L’évolution temporelle amène, avec les années 1970-1980, l’intrusion du brutalisme dans les bâtiments publics (tout était public en URSS, mais ici j’utilise le mot « public » comme il est admis aujourd’hui dans l’imagination collective) : il s’agit des universités, des centres de recherches et aussi des hôpitaux. Ils sont aujourd’hui encore utilisés et marquent le rythme de la vie estudiantine Russe, dans les dortoirs des universités auxquelles sont consacrés des immeubles entiers typiques du brutalisme. Peut-être même forgent-ils, en plus de l’enseignement, une vision tout à fait singulière : quel est l’impact d’une telle immersion sur la pensée collective ? 

L’évolution des années 1970-1980, une concrétisation de la philosophie communiste ?

Ici, le brutalisme n’a pas été pensé dans sa dimension urbanistique à se limiter spatialement, ce qui est une chose possible dans l’immense espace offert par la géographie de l’URSS. C’est également une forme propice aux transports en commun, structurée par de grandes avenues facilitant la circulation des bus et tramway, et dessinant en sous-sol des axes pour le métro. Ces avenues bordées d’immeubles libèrent d’immenses perspectives dans les villes soviétiques et yougoslaves, soulignées par l’évolution de cette architecture dans les années 1970.

Perspective Lénine, Moscou, Russie.

Les années 1970 et 1980 marquent une nouvelle étape dans l’architecture et l’urbanisme des pays communistes. Le projet originel est de loger tout le monde à la même enseigne, pour détruire les classes sociales. Le projet politique et philosophique du brutalisme s’est concrétisé avec des résultats mitigés et inégaux, bien que les conclusions puissent fortement diverger en fonction du degré de lecture. C’est donc à cette époque que la modification de la forme de cette architecture a conduit à des innovations dans la concrétisation spatiale du brutalisme, mais aussi dans sa taille, donnant lieu à de nouveaux quartiers, voire de nouvelles villes, comme Novi-Beograd à la périphérie de Belgrade en Serbie.

La concrétisation dans les faits.

Cet exemple en est d’ailleurs le projet le plus abouti, avec ses « blokovis » si reconnaissables, divisé en « blocs » avec ses larges avenues et sa si emblématique tour, la tour Genex. Un des autres exemples incontournables est le quartier de la Khodynka à Moscou caractérisée par les installations sportives du célèbre club omnisport moscovite du CSKA et ses hautes tours face au centre commercial « Aviapark ». Les tours Alpha, Beta, Gamma, Vega à Izmaïlovo ou encore l’hôtel Cosmos en face de VDNKH, toujours à Moscou, jouent eux un rôle politique à résonance internationale. Les quatre tours d’Izmaïlovo ont spécialement été construites pour les Jeux Olympiques de 1980. Quant à l’hôtel Cosmos, il accueille une place rendant hommage au général De Gaulle, ce qui le place comme le symbole d’un pays ouvert vers le monde, victorieux dans la guerre et par conséquent, un pays puissant. Encore à Moscou, l’énorme immeuble d’habitations sur Bolshaya Tulskaya ou la gare routière de Lviv en Ukraine, ainsi que les quartiers résidentiels de la banlieue de Tbilissi en Géorgie, rappellent encore une fois qu’il existe une forme d’unité malgré la liberté laissée aux architectes. Ce sont des exemples vraiment typiques qui permettent de se faire une idée véritable et diversifiée du paysage.

Personnellement, je ne pense pas que cette époque, ni aucune autre, ait réellement réussi à condenser l’idéologie communiste bien que cette architecture ait tendue à concrétisé ces idéaux. Prochainement, il sera question de ce que représente aujourd’hui cet héritage…

Suite et fin dans un prochain article, à tout bientôt.  

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