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L’architecture brutaliste en URSS #2

Pour découvrir le premier volet de cet article, ça se passe ici.

Aujourd’hui, le passé de l’URSS et de la Yougoslavie est remis en question : parfois sombre et rarement colorée, la fin de son existence est marquée soit par le crime et la corruption, soit par la guerre, particulièrement violente en Yougoslavie. Cet héritage architectural n’est donc, au premier abord, pas politique, contrairement aux statues de Lénine ou de Karl Marx. Pourtant, il a été d’autant plus politique puisqu’il faisait partie du peuple, et celui-ci a fait vivre ces immeubles — bien plus que ces statues. 

L’image d’un passé

Il est difficile d’apprécier la rudesse de cette architecture au premier abord, tant elle peut sembler oppressante, sombre, impersonnelle et immense. La vie quotidienne, et particulièrement l’hiver, n’aident pas à apprécier ce paysage architectural. Pourtant, cette architecture est fascinante tant pour sa démarche que pour le résultat, et il est indéniable que malgré un style précisément défini vis-à-vis des matériaux (le béton), les formes ont très souvent été innovantes. On doit reconnaître que ces pays, qui ont poussé tellement loin ce concept et cette vision de l’architecture, ont parfois réussi à sortir du carcan : barre d’immeubles rectangulaire, lisse, droite si emblématique des banlieues françaises. Aujourd’hui, l’avis des Russes, des Ukrainiens, de tous les peuples d’URSS et de Yougoslavie sont partagés. Souvent, les plus anciennes générations tiennent beaucoup aux Khrouchtchevkis, actuellement menacées. Les jeunes, qui n’ont pas connu l’URSS, évoquent par contre « des bâtiments effrayants », sans nier qu’ils sont aussi « une partie du passé » inévitable, existante, d’une certaine manière inaliénable. A également été évoqué « l’inconfort des appartements » et un plus grand intérêt pour le réalisme soviétique des années 1930, caractéristique de l’avant-guerre sous Staline. Staline était entré dans une logique de défiance avec les États-Unis, et a « soviétisé » l’architecture art-déco à la mode à cette époque, architecture aux États-Unis des célèbres Chrysler Building et Empire State Building.

Le brutalisme reste parfois l’image du passé soviétique, sombre, brutal. C’est l’évocation et l’entaille urbanistique profonde dans des villes transformées par des décennies de communisme aux marques presque indélébiles. Le brutalisme a cependant ouvert de véritables perspectives dans les villes. Personne n’est réellement défavorable à cette architecture — dans le sens où personne ne souhaite la faire disparaître — mais le sentiment que peuvent provoquer ces bâtiments n’est pas toujours positif. 

Une réappropriation du patrimoine

Il existe aussi une opinion plus favorable à cette architecture, qui se réapproprie ces constructions comme un symbole inaltérable de leurs villes, un symbole pop. Par exemple, la jeunesse a su, par le biais de projets de rénovation mais aussi au travers de projets artistiques, remettre en valeur ces immeubles. C’est un sujet abondamment traité par les photographes du monde contemporain. C’est une part du patrimoine au même titre que les sept-sœurs de Moscou ou que le Peterhof. 

Aujourd’hui, en Yougoslavie, ces bâtiments jouissent d’une réputation légèrement différente : ils sont toujours la source d’une certaine fierté chez la plupart des habitants. Il n’y a pas vraiment eu de période où ces bâtiments ont effrayé, ni même où leur symbole a été contesté, bien au contraire. Ils sont les symboles de l’entrée dans le monde moderne, l’accès à un confort à l’époque encore inégalé dans ces pays. Et toujours ces bâtiments sont considérés comme confortables et jouissent d’une réputation tout à fait acceptable. 

Blok 23, Novi Beograd, Belgrade, Serbie (Ex-Yougoslavie)

Sociologie du brutalisme ?

Quel est l’impact de cette architecture, dans les modes de vie ? Le brutalisme, dans un ensemble urbain, a permis à beaucoup de gens d’avoir accès à des parcs et offre donc un cadre de vie agréable. Il existe dans ces îlots d’immeubles de nombreuses aires de jeux pour les enfants, ce qui constitue les éléments essentiels pour parfaire le cadre de vie. La disposition des rues et l’agencement des villes conduisent les gens à glisser vers de grandes avenues plongeant vers le centre-ville, favorisant l’utilisation des transports en communs. Dans la plupart des villes, ceux-ci sont très efficaces et desservent bien l’ensemble du territoire urbain. 

Image des années 1970 d’un quartier de Moscou.

La petitesse des appartements offre un confort tout à fait particulier. Certes, le manque de superficie peut compliquer la vie, mais la taille restreinte offre une chaleur toute particulière qui est appréciée. La plupart du temps, les espaces communs sont d’ailleurs négligés tandis que les appartements sont soignés et très personnels. Il existe dans ces espaces d’habitation une proximité entre les habitants d’un même immeuble ou d’un même quartier. Est-ce le fait de la rudesse de la vie durant la période communiste ou un effet de la conception de l’architecture ? Il y a des villes, comme Minsk en Biélorussie, qui sont presque entièrement constituées par des bâtiments issus du brutalisme; c’est l’un des pays où la délinquance est la plus rare. Serait-il donc possible d’y voir l’un des effets de la vie en collectivité, impliquant aussi bien le respect de la vie publique et des divers éléments constituants les espaces collectifs ? Néanmoins, cela peut tout autant impliquer une uniformisation des personnes qui y vivent, limitant tous types d’évolutions, politiques, sociales ou culturelles. 

Berislav Šerbetić et Vojin Bakić, Monument de l’Insurrection des peuples de Kordun et Banija, 1979-1981, Petrova Gora, Croatie, (Ex-Yougoslavie).

Finalement, le brutalisme soviétique et yougoslave a définitivement marqué les esprits et le paysage en laissant un impact profond dans les villes : au fil de son évolution, les villes et la géographie urbaine se sont transformées grâce des formes audacieuses. C’est un symbole déchu d’une vie meilleure, aujourd’hui vestige de béton triste, sans âme et brut, faute dans certains endroits d’avoir reçu l’entretien adéquat. Et c’est malheureusement l’image qui marque la plupart des gens. Malgré tout, l’esprit des gens ne les oublie pas. Sans toujours les aimer, les habitants reconnaissent la place que ces bâtiments occupent, et quel service ils leur ont rendu. Sans être désavouée, l’architecture brutaliste est parfois réhabilitée dans les yeux et le cœur des gens. Le brutalisme est l’empreinte concrète et stoïque de la politique soviétique. Elle est difficile à qualifier, tantôt mise à part, tantôt au centre de la vie. Le brutalisme a façonné une ville nouvelle, une nouvelle façon de considérer l’environnement urbain, en impliquant de nouveaux modes de déplacements et de consommation. De plus, ces bâtiments ont contraint la population à de nouveaux comportements. C’est une architecture passionnante, révolutionnaire, rude et froide, aujourd’hui parfois abîmée mais qui ne cessera pas de nous questionner.

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2 commentaires

  1. Article très intéressant, pourtant, pourquoi ne pas parler de l’influence du brutalisme dans d’autres pays, si le cas yougoslave est évoqué dans un article centré sur l’URSS ? La Tchécoslovaquie ainsi que la Bulgarie ont également une architecture brutaliste, de même que de nombreux pays occidentaux, bien que ce soit d’une moindre envergure. Enfin, faire le lien entre crime inexistant en Biélorussie et brutalisme, ça serait pas un peu étriqué ça ? En tout cas, merci pour l’article.

    1. Bonjour Yuri, j’ai souhaité ne pas trop évoquer les pays du pacte de Varsovie, car il leur était laissé une liberté politique et urbanistique différente, l’URSS était un seul pays, et les politique à l’intérieur de cette entité assez homogènes. Pour les pays comme la Roumanie, la RFA, ou la Tchécoslovaquie bien qu’il y existe de nombreux exemples du brutalisme il est à mon sens différents et plus complexe.
      J’ai pris le choix d’évoquer la Yougoslavie, car je connais bien les pays concernés et les politiques mises en oeuvre. Et je peux également rapprocher la politique urbaine Yougoslave de l’URSS assez aisément, tant la Yougoslavie à abondamment utilisé ces concepts architecturaux.
      pour finir le lien entre “crime et brutalisme en Biélorussie” est certes étriqué mais j’ai fait ce choix de prendre peu de précaution pour éveiller la curiosité. évidemment il est assez difficile de relier les causes mais la phénoménologie m’intrigues et il se pourrait que l’habitat collectif ait des impacts sociologiques important et j’entendais évidemment ici qu’il se répercuterait sur le crime, comme possiblement sur d’autres aspect sociaux.
      j’espère que m’a réponse vous auras éclairée.

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