Société

Parlons bien et parlons peuple

Depuis des années et même depuis plusieurs siècles, on entend souvent le terme “peuple”, c’est un peu devenu le “mic drop” de tout le monde. Voici donc mon petit coup de gueule sur l’utilisation outrancière du terme.

Avec le mouvement contestataire des Gilets Jaunes, ce mot a permis à la contestation de se structurer en tant que telle, c’est-à-dire un mouvement populaire contre les élites dirigeantes déconnectées de la réalité. Mais en entendant de plus en plus ce terme, je me suis demandé : “en fait, le peuple, qu’est ce que c’est?”. Étudiant en sciences politiques, je peux absolument vous définir de nombreuses notions, telles que le vote, une élite, une mobilisation collective. Cependant, le peuple, c’est super flou.

On aime sortir la notion de peuple pour justifier une élection, une politique, ou au contraire, critiquer le pouvoir. La notion sert aussi à fédérer les foules, quand tu es français qu’on parle de “peuple français”, et bien t’es super content d’en faire partie, tu te sens bien plus inclus. Mais en essayant de fédérer, l’utilisation du mot peuple permet aussi de créer deux groupes, plutôt simples : le premier, regroupant ceux qui font partie de ce peuple et le deuxième, rassemblant ceux qui n’en font pas partie, du type : les étrangers, les riches, les élites, etc. Bien entendu, j’ai une énorme envie de vous sortir une citation d’un mec connu qui définit super bien ce mot, mais y’en a pas. J’en ai trouvé une de Balzac qui en soi est un peu du niveau d’un éditorialiste d’une chaîne d’info.

“Le peuple est un enfant. Il veut tout et quand il a tout, il ne sait qu’en faire.”

Pensées, Sujets, Fragments, 1910, Balzac.

Bizarrement, il est très aisé de trouver des citations contenant le mot peuple. Mais ces dernières ne sont pas là pour le définir, mais plutôt pour s’en servir afin d’expliquer un processus, un événement, ou une autre notion. Dans ce dernier cas, la citation d’Abraham Lincoln est l’une des plus connues. Elle a même été reprise par Winston Churchill et inscrite dans notre constitution.

“La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.”

Abraham Lincoln

Comme vous le voyez, cette citation définit la notion de démocratie, en utilisant la notion de peuple. Après ça, on est pas trop avancé. Le peuple fait plein de choses, mais on ne sait pas trop qui il y a dedans et qui n’est pas compris dans le lot. Alors c’est parti pour une petite rétrospective.

11 janvier 2015, marche républicaine en hommage aux victimes des attentats de janvier 2015.

Le terme peuple vient du latin populus, désignant l’ensemble des citoyens ayant le droit de voter. Cette définition, relativement synthétique, peut paraître parfaite pour décrire la réalité. On a deux groupes distincts, le premier ayant le droit de vote, et l’autre qui ne l’a pas. Ce mot latin entre totalement en adéquation avec la vision de Lincoln et de la démocratie. Tout comme la démocratie athénienne, ces premières démocraties avaient finalement une vision assez étriquée du peuple, des gens qui votent. Ces derniers étaient seulement des hommes, assez aisés pour payer des impôts et ayant fait leur service militaire. De plus, dans cette petite population, largement minoritaire, peu votaient. Voter était le loisir des plus riches qui n’avaient pas besoin de s’occuper réellement de leurs affaires pro. Avouons-le, la citoyenneté a bien évolué depuis – et encore, pas dans tous les pays.

Investiture de Barack Obama en 2009, Washington D.C.

Le peuple est donc l’ensemble des citoyens ayant le droit de vote. Ça reste cette définition qui est la plus souvent utilisée. Cela insinue donc que les enfants de moins de 18 ans ou les individus auxquels on a retiré le droit de vote n’en font pas partie. Bizarre: ils respirent comme les autres, peuvent eux aussi manifester ou participer à la vie politique et publique d’un pays. Cependant, avec la révolution industrielle, une nouvelle dimension a été ajoutée à la notion de peuple.

Révolution russe de 1917.

Avec l’ère industrielle, les populations ouvrières se sont développées et se sont consolidées. Ces nouvelles classes de travailleurs, de prolétaires, se sont affirmées en tant que “petit peuple”, c’est-à-dire en tant que classe sociale n’ayant pas accès à la propriété, en opposition aux bourgeois et autres élites. Avec cette nouvelle dimension, la notion prend donc un côté révolutionnaire, où le peuple souhaite s’affranchir de sa condition. Face à ces classes prolétariennes dominées, les bourgeois et autres élites dominantes sont donc érigés comme un ennemi toxique. Et je ne vous parle pas encore de la dimension identitaire rajoutée par l’extrême-droite, qui donne une définition totalement différente, avec des mots doux qui donnent envie de vomir du type “grand remplacement des peuples” ou “peuple français d’origine judéo-chrétienne”.

« Tous les peuples du monde unis pour vaincre l’impérialisme américain ! Pour vaincre le révisionnisme soviétique ! Pour vaincre les réactionnaires de toutes les nations ! », Affiche de l’atelier de propagande des Beaux-Arts de Shanghai, 1969.

On est donc passé du peuple romain, riche à souhait, au peuple prolétaire n’ayant pas accès à la propriété. Certes, cette définition englobe bien plus de monde, et se rapproche donc plus de la définition où le nombre l’emporte. Mais il faut souligner qu’elle a un peu changé de profil-type.

On peut tout faire dire au peuple, parce qu’il n’a pas de définition précise. Alors pourquoi l’utiliser? Cette notion est très fédératrice, tout le monde pense en faire partie. Qui de sain d’esprit irait contre le peuple? C’est un peu dur de dire publiquement ou dans un dîner mondain “Je suis contre le peuple”, à part si vous jouez le rôle d’Ubu Roi. C’est comme avec d’autres notions du type justice, égalité, nation, culture, c’est un peu dur de les définir et pourtant, on adore les utiliser. De plus, le terme permettant de faire une démarcation nette entre “ceux qui font partie du peuple” et “ceux qui n’en font pas partie”, il donne l’illusion d’une structure sociale simpliste. Finalement, utiliser le mot “peuple” permet juste de gommer la complexité de la réalité en créant deux groupes afin d’appuyer un raisonnement relativement bancal et de le faire accepter.

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2 commentaires

  1. Bonne réflexion, mais quelques petites remarques historiques : en effet, si en théorie le peuple romain entier pouvait voter, très peu participaient, comme vous le remarquez, néanmoins on sait que la plèbe pouvait voter, disposant certes de moins d’influence politique, mais elle votait. Enfin, à moins que vous ne désignez la frange riche du peuple, le peuple romain n’était pas “riche à souhait”, au contraire, il était pauvre (la plèbe constituait environ 90% du peuple) et la majorité ne disposait déjà pas de propriété.

    1. Merci pour ce commentaire. En effet, cette partie n’était pas assez précise. Avec une relative démocratisation du vote au fil de l’existence de cette république romaine, la citoyenneté a certes été étendue. La citoyenneté romaine comprenait un système à géométrie variable, selon les revenus de l’individu. Plus le citoyen payait d’impôts, plus il avait des droits. De plus, dans les centuries, les riches votaient en premiers jusqu’à ce que la majorité soit atteinte. Il était rarement nécessaire de faire appel à la centurie la plus pauvre, celle des prolétaires (une seule centurie sur 193). Pour les tributes, les paysans se déplaçaient relativement peu pour aller voter et étaient sous influence des grands propriétaires.

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