Société

Le « Temps retrouvé » du confinement

Repenser notre rapport au temps


Nous n’avons cessé de courir après le temps, du fait de nos vies mouvementées et sans cesse occupées, sans jamais réussir à avoir une emprise réelle sur celui-ci. Nous avons cherché à lui donner une matérialité, à le saisir à l’aide de durées (en heures, minutes, secondes), afin de prendre conscience du poids qu’il exerce sur nos vies et lui donner corps. Et si on ausculte souvent ce dernier au millimètre près, on ne fait que rarement attention à sa substance, celle de son passage abstrait.
Désormais, le confinement nous oblige à reconfigurer nos emplois du temps, à repenser nos activités, à stopper nos déplacements, à prendre notre temps, à penser le temps. Celui qu’on considérait comme une denrée rare et si précieuse nous est offert sur un plateau. Cette offrande est pour certains une aubaine et engendre chez d’autres une sensation de vertige. On a trop souvent préféré avoir un rapport physique avec le temps, on a cherché à l’empoigner, à le serrer fort contre nous, à l’embrigader. Mais celui-ci finit toujours par nous échapper. Il n’appartient à personne. C’est parce qu’il est si volatile qu’on ne cesse de le courser. Il est ainsi nécessaire d’apprivoiser le temps plutôt que de chercher à le contrôler. Il faut donc pour de nombreuses personnes réapprendre à vivre autrement, lentement, sereinement.
Cette sensation que le monde s’écroule autour de moi est renversante à bien des égards, je suis submergé par des sentiments ambivalents depuis ces deux dernières semaines : celui d’un enthousiasme débordant entretenu par les possibilités d’un retour aux choses essentielles de la vie et par l’espoir de voir fleurir de nouvelles alternatives à la fin de la crise afin de construire un monde plus écologique, social et humain ; et celui d’une angoisse profonde de me sentir dépassé par les événements, par le temps qui passe et par la nécessité de l’occuper autrement.
Si l’effondrement général est inévitable, il faut veiller à ce qu’il n’entraîne pas notre être tout entier avec lui. Il ne faut pas succomber à l’effondrement intérieur, sinon, comme le rappelle si bien Sylvain Tesson, cette crise sera pour nous « une double peine » [1]. Le confinement doit nous servir d’entraînement, il doit nous permettre d’accéder à un état de bien-être et d’harmonie jusque-là oubliés. Cette période doit à la fois nous permettre de penser l’après, et de démarrer une révolution bien plus profonde, celle d’une écologie intérieure.

En attendant Godot…

La grande force du confinement est celle d’avoir replacé l’imagination au cœur de nos vies. On se rend dès lors compte de son importance. Avec trois fois rien, il est possible de créer toutes de sortes de choses, d’écrire toutes sortes d’histoires, de jouer des rôles, de les redistribuer. Nos quotidiens n’ont jamais été autant mis en scène et partagés sur les réseaux. Ces choses si banales et que l’on pouvait considérer à tort comme inintéressantes sont devenues le sujet principal des spectacles de nos vies. Nous nous sommes improvisés comédiens, acteurs, cuisiniers, écrivains, photographes, réalisateurs, dessinateurs, chanteurs, … artistes ! Cette résurgence de l’Art dans nos quotidiens permet de célébrer la vie dans des espaces incroyablement réduits. Le théâtre nous rappelle qu’on a besoin que d’une unique scène pour exprimer la panoplie de nos talents cachés.
Le confinement nous permet également de comprendre que le travail n’est pas la seule source d’épanouissement personnel, l’Art et la recherche d’un bien-être personnel en sont deux autres. Il permet aussi aux plus voyageurs d’entre nous de comprendre qu’il n’est pas nécessaire de partir à l’autre bout du monde pour faire des découvertes, aussi exotiques pourraient-elles l’être. Il nous invite à redécouvrir les secrets enfouis de nos chambres (livres passionnants à dépoussiérer, la carte postale de l’été 2012 que l’on avait passé avec cet ami d’enfance, etc.) l’extrême diversité de couleurs et de détails qui parsèment le paysage qui s’offre à notre vue depuis le balcon. L’attente n’est pas obligée d’être subie comme un ennui.

Homme au Balcon, par Gustave Caillebotte, 1880 (collection particulière)

La littérature nous livre un apprentissage du temps

Nous pourrions penser que Sylvain Tesson, écrivain voyageur, est devenu fou lorsqu’il a accepté de suivre le photographe animalier Vincent Munier dans le seul but d’attendre près de 10 heures par jour et cela pendant plusieurs semaines, dans des conditions climatiques extrêmes, l’apparition incertaine d’une panthère des neiges. Rester à l’affût, sans bouger, pendant tout ce temps, nous semble à priori être un supplice infligé, une punition. Et s’il n’apercevait jamais cette panthère ?


« J’aurai considéré l’absence équivalent à la présence. Ne pas voir la panthère m’aurait été une manière de voir. […] J’avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s’asseoir devant la scène, à jouir du spectacle fût-il un frémissement de feuilles. La patience était la révérence de l’homme à ce qui était donné. Attendre était une prière. Quelque chose venait. Et si rien ne venait, c’était que nous n’avions pas su regarder. »

TESSON Sylvain, La panthère des neiges, Editions Gallimard, 2019, p. 161-162


Il invite à démystifier et désacraliser la notion même du temps. Il ne sert dans cette situation plus à rien de compter les heures, de jeter un œil à sa montre. Le passage du temps n’a plus d’importance, la panthère peut apparaître à tout moment. Tesson nous invite aussi à vivre l’instant présent tel qu’il s’offre à nous, sans le juger, sans en attendre un résultat. Il nous propose de redécouvrir la beauté de chaque instant. Si nous ne sommes pas capables d’observer, c’est sans doute dû à notre légendaire impatience.

De la même manière, Marcel Proust a fait de cette notion l’élément central de sa fameuse « recherche du temps perdu ». L’une des révélations de cette grande fresque romanesque est celle d’une autre vision du temps et du monde, celle d’un souvenir incertain mais cristallisé dans la mémoire du narrateur. Celui d’un plaisir simple : se remémorer l’expérience sensible qu’était de savourer une madeleine trempée dans une tasse de thé, et dès lors replonger dans l’univers de son enfance à Combray. L’idéalisation du moment qui en découle permet ainsi de le purifier de ses imperfections initiales. « Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus »[2] confie le narrateur. Cette révélation est aussi celle de l’art qui permet de saisir dans le temps et l’espace des vérités esthétiques, et de rendre compte de réalités devenues « extra-temporelles »[3] . Contempler une œuvre d’art, c’est échapper au temps, aux réalités extérieures. C’est bel et bien cesser de lutter contre son passage. En écrivant sa saga, Proust a fait de son œuvre un objet qui perdure dans le temps.

Le « Temps retrouvé » du confinement

Ce confinement nous invite ainsi à nous délecter de toutes les choses simples de la vie, celles qui nous sont accessibles, celles qui ne nécessitent pas la satisfaction d’un désir démesuré. C’est apprendre à voir notre espace de vie d’un nouvel œil, à l’imaginer autrement, à le recréer de toute pièce. Laissons libre cours à nos rêveries, celles qui font appel à de doux souvenirs idéalisés. Laissons-nous embarquer dans de nouvelles passions artistiques (danse, dessin, photo, écriture, composition de musiques, etc.), celles qui nous permettent d’échapper au temps, de le figer dans une réalité nouvelle. Le confinement peut s’apparenter à une grande évasion. Regarder le soleil s’incliner puis se coucher à l’horizon, écouter le chant des oiseaux, découvrir les détails insoupçonnés de la vie autour de nous : la forme des arbres, les nuances colorées du ciel, la superposition des lignes du bois de la table du salon, etc. C’est enfin pouvoir se retrouver avec un être que l’on avait parfois oublié ou négligé, le nôtre.
Faisons l’expérience d’un « temps retrouvé ».

[2] Le Figaro Hors-Série, Marcel Proust – Du Côté de chez Swann a 100 ans, 2013, p. 53
[3] Ibid.

Article rédigé par Anthony Chambe

Illustration: Camille Nicolaï

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