Productions

« Deux ans plus tard » #4 – nouvelle

Retrouvez ici les trois premières parties de la nouvelle « Deux ans plus tard »: 1re, 2ème, 3ème.


« Que voulez-vous dire, Lucas ? »

Patient, l’écran blafard, figé sur la page d’accueil d’un réseau social sans intérêt, attendit longtemps ma réponse alors que mes pupilles éteintes s’abreuvaient de la seule source de lumière de la pièce. Un ordinateur portable, posé sur le lit comme on aurait laissé un livre ouvert, léchait les murs de ses faisceaux disproportionnés, croqués par l’ombre effrayante de mes épaules parfaitement immobiles. Il ronronnait là comme un chat dans l’attente d’un rien d’amour, d’une main levée en guise de caresse. Ailleurs dans la chambre, pas un bruit n’osait s’aventurer jusqu’à mes oreilles, de peur, probablement, de troubler les eaux calmes dans lesquelles baignait mon esprit à ce moment précis.

Soudain, comme dans un geste d’abandon, la lumière se tut, et l’obscurité reprit possession de la pièce. Quelques instants plus tard, l’ordinateur lâcha son dernier soupir. Le silence soudain me tira de ma rêverie. Hébété, j’inspectai rapidement la pièce du regard en m’étirant. Les volets vibraient sous le vent d’hiver. Ça et là, on devinait, dans l’ombre, des vêtements sales qui jonchaient le sol. A mes pieds, sur le lit, un cahier et une trousse renversée. Plus loin, la porte, sobre, fermée, achevait ce tableau sans fard de la chambre d’un homme seul.

« Que voulez-vous dire, Lucas ? »

Comme si elle attendait toujours une réponse, la question de mon ordinateur demeurait gravée dans mon esprit. « Que voulez-vous dire, Lucas ? » Je n’avais jamais aimé cette manie des réseaux sociaux de s’adresser à nous par notre prénom. C’était intrusif et dérangeant de se faire apostropher par un androïde. Cela dit, elle posait une question intéressante. « Qu’est-ce que je veux dire ? » Rien, probablement, comme d’habitude, ou alors certainement pas à toi. Enfin, certainement pas à eux. Toi, tu t’en fous, tu n’es qu’une machine; la véritable question est donc: « Qu’est-ce que je veux leur dire, à eux ? » Mais même tournée comme ça, la réponse est la même: je n’ai rien à leur dire. Qui lirait ce que j’ai à dire, de toute façon ? Ce n’est même pas par rapport à moi: qui s’intéresse à ce que qui que ce soit a à dire ? Chaque jour qui passe sous l’égide des cieux, des milliers, des millions, des milliards de messages, d’emojis, de gifs jaillissent et se jettent dans le vide numérique nourri par leur propre indifférence, parce qu’ils ne savent qu’envoyer, envoyer, envoyer, et jamais recevoir; parce que crier dans le néant en attendant un écho est bien trop addictif pour qu’ils daignent donner cet écho; parce qu’ils croient que dire, que s’exprimer, c’est exister, et qu’en communiquant, communiquant, communiquant, ils sont plus vivants que jamais. Envoyer une photo de mon banquet à base de pâtes au gruyère râpé englouti plus tôt provoquerait à coup sûr plus de réactions que tous les messages qui pourraient exorciser tout ce que j’ai sur le cœur. J’imagine mes amis d’un autre temps s’observer entre eux avec circonspection à la vue de ma vie vivement vomie sur les réseaux sociaux, parce qu’ils se délégueraient tous la légitimité de me répondre, de me venir en secours. Je les imagine détourner le regard pour ignorer les élucubrations de cette vague connaissance qui n’a, après tout, existé que pour un temps. Je les vois feindre la cécité à la découverte d’un récit aussi mal écrit et biscornu que le mien, parce qu’ils se diront silencieusement que Lucas, à vingt-six ans, s’imagine encore au cœur d’un feuilleton de science-fiction et que ce n’est pas si étonnant qu’il soit toujours seul; parce qu’ils penseront tout simplement qu’ils n’ont plus le temps pour ces conneries et que leur temps serait bien mieux utilisé s’ils allaient plutôt changer la couche de leur dernier-né.

Je me redresse sur le bord de mon lit et j’attrape mes clopes. J’en allume une; de toute façon, il fait trop froid pour ouvrir la fenêtre. En recrachant sporadiquement la fumée comme un dragon blessé, je tente de discerner le paysage à travers les rideaux. Peu à peu, je sens mes muscles se délier et mon corps entier se détendre. Silencieux, j’écrase ma clope dans un cendrier improvisé. Je crois que je me suis trop emporté.

Mes amis, s’il m’en reste, ne feraient pas ça. Enfin, ce ne serait pas aussi caricatural. Nul doute qu’ils se poseraient des questions: ce n’est pas le genre de récit que l’on lit tous les jours. « Je suis allé dormir et quand je me suis réveillé, deux ans s’étaient passés. » Ben voyons. Mais même si eux ne répondent pas, quelqu’un le fera, quelqu’un commentera, ne serait-ce que pour savoir s’il s’agit d’une blague et à quelle partie il faut rire. Les gens, aussi. Je me suis emporté. Il faut que je me calme. Qu’ils envoient des messages, qu’est-ce que ça peut me faire ? A quel moment suis-je légitime pour juger que mes états d’âme valent mieux que leurs complaintes à eux ? Je m’en veux, maintenant. Tout ça ne me ressemble pas. Je ne suis pas quelqu’un de misanthrope. Je vais m’en fumer une deuxième.

J’attrape mon paquet.

En écrasant ma seconde clope, mon regard croise celui de mon réveil. Il est 4h31. Je devrais dormir, mais je n’en ai aucune envie. Je crois que j’ai fini par développer une paranoïa du sommeil. Tu me diras que peu importe où je me réveillerai: comment ça pourrait être pire qu’aujourd’hui ? Est-ce que cette fois, je vais me réveiller dans la rue, entre un chien et un carton ? Ce soir, ça fait trois jours que nous sommes en 2024. Enfin, trois jours… Façon de parler. Mais trois jours, c’est le temps exact que j’ai passé en 2022. Le temps exact dont je me souviens, en tout cas. Alors, dois-je m’attendre à voyager encore cette nuit ?

Peut-être que ne pas dormir serait la solution. Je pourrais rester sur mes gardes et surprendre les éventuels déménageurs qui voudraient propulser mon petit monde deux ans plus tard. Oui, ça me paraît sensé. Je vais rester éveillé. Il faut que je reste actif. Que je fasse un truc qui me mobilise l’esprit. Mon regard se pose tour à tour sur mon ordinateur, puis sur mon cahier. Le message de mon ordinateur clignote à nouveau sur la toile de ma rétine. « Que voulez-vous dire, Lucas ? »

Je m’approche de mon cahier, saisis un stylo. Peut-être était-ce la solution, finalement. Si livrer mon histoire aux autres ne m’aiderait pas, peut-être que le simple fait de l’écrire, pour moi et pour moi seul, le fera. Je fais défiler les pages du cahier plusieurs fois entre mes doigts. Il est vierge, évidemment. Je n’ai jamais été bon pour écrire. Ou plutôt, j’ai toujours été trop fainéant pour écrire, pour déployer toute cette énergie créatrice et provoquer cette inspiration enchanteresse qui a grandi tant d’hommes. Je crois que quelque part, j’ai toujours eu peur de ce que je pourrais trouver en écrivant et de me retrouver face-à-face avec ma propre médiocrité. Je fixai mon cahier pendant un long moment à cette pensée. J’avais sûrement raison. Ma médiocrité est effrayante et l’affronter plus tôt aurait ruiné ma confiance en moi, aurait fait de moi l’un de ces clichés ambulants de poètes autoproclamés convaincus qu’ils sont incompris au point d’asperger le reste du monde de leur aigreur – le summum de l’indécence. Mais quelque part, je les comprends. Plus tôt dans ce texte, si je n’avais pas repris le contrôle, je leur aurais probablement ressemblé. Et puis, accepter sa propre médiocrité est un exercice qui demande une humilité incompatible avec la posture de l’artiste, pour qui le moi constitue à peu près tout. Imaginez réaliser que tout ce que votre esprit peut produire ne suffira jamais à faire de vous un être exceptionnel, que peu importe comment vous agencez les volutes que crachent votre cœur, que peu importe combien vous vous entraînez, vous n’atteindrez jamais la transcendance, cet état de grâce où les mots vous permettent de susurrer à l’oreille de votre lecteur ses secrets les plus profonds.

Écrire, c’est un peu comme se préparer pour un long périple. Vous emportez, naturellement, votre cahier et votre stylo. Vous vous servez un verre de Viognier d’Ardèche, vous n’oubliez pas vos clopes. Vous prenez avec vous plusieurs albums, histoire d’être définitivement coupés du monde. Parfois, votre esprit papillonnera, parfois vous vous lèverez pour vous dégourdir les jambes, pour parler seul en tournant en rond, pour danser parce que vous aimez bien cette musique-là. La plupart du temps, vous aurez le regard rivé dans le blanc des yeux de vos pages, à considérer telle tournure, à soupeser tel mot. Quelquefois, vous écrirez vraiment; au fil de la plume ou selon un plan préparé, c’est vous qui voyez. Mais tout cela fait partie d’un seul et même périple, celui de l’écriture, celui qui vous guidera au-delà de vos forces, au-delà du sommeil. Une rampe à laquelle s’accrocher, un fil à suivre dans le labyrinthe de Dédale. Et une fois lancés sur l’autoroute de l’introspection, tous les non-dits s’envolent, tous les tabous s’effacent, et plus rien n’est de trop; de toute façon, une fois les vannes trop longtemps fermées libérées, être synthétique est le dernier de vos objectifs. Ce qui importe, c’est de dire, de tout dire, de tout projeter avec violence sur la toile de votre cahier. Peu importe le tableau qui en résultera, peu importe ce que ça donne, peu importe la finalité, en fin de compte. Non, focalisez-vous sur le moyen, sur ces ailes dorées qui vous tendent leurs plumes, sur ce confessionnal entre vous-même et vous-même.

En écrivant, on se sent en sécurité. À force, vous développerez peut-être même une addiction à ce sentiment de sérénité; alors vous êtes sur la bonne voie, car le pire ennemi de l’écriture, c’est la paresse – vous savez, ce sentiment lorsque vous avez le temps de mener à bien vos projets d’écriture mais que quelque chose vous retient, comme si votre temps serait forcément plus utile dans n’importe quelle autre activité. Entretenir ce rituel de l’écriture et l’embrasser complètement, c’est la clé de la justesse avec soi-même.

C’est aussi un repère idéal dans le temps. Voilà six mois que j’ai commencé à écrire tous les jours sans exception. Le temps est passé vite, n’est-ce pas ? Laissez-moi vous confier avec bonheur qu’il s’est écoulé parfaitement pour moi. Nous sommes en juillet 2024 et mes nuits sont redevenues normales. Je ne vis plus dans la paranoïa de me réveiller sans rien, de perdre ce que j’ai acquis. J’ai retrouvé des amis, revu les anciens. J’ai rencontré quelqu’un. En noircissant jour après jour mon cahier de plaintes et d’incompréhensions quant à la fin de ma relation avec Sarah et quant à mon impossibilité de la contacter, il m’a semblé que mes pages me répondaient. Qu’elles m’aidaient. Peu à peu, ma plume s’est adoucie, est passée du désespoir à la colère, de la colère au deuil, du deuil à la réconciliation. L’hiver et les pleurs qui régnaient dans mon cœur ont peu à peu laissé place à un doux printemps dont je peux sentir les caresses apaisantes. Mieux, j’ai compris d’où venaient ces deux nuits interminables qui ont étouffé le moindre de mes souvenirs. Ces deux années ne s’étaient pas évanouies dans les cieux, bien au contraire. Je les avais bel et bien vécues. Les souvenirs timides étaient réapparus à l’ombre de l’encre noire avec laquelle j’avais trempé des pages, et des pages, et des pages… Tout comme ces deux années, ils n’avaient pas disparu; ils s’étaient cachés, comme honteux de n’être que les bribes insignifiantes d’une vie morne que j’avais oublié de vivre comme on oublie le rythme de sa propre respiration. Se lever, se coucher. Inspirer, expirer. Se lever, se coucher, Inspirer, expirer. Ils n’avaient pas disparu. Il suffisait seulement de les apprivoiser, de leur montrer qu’ils pouvaient avoir confiance en moi; en d’autres termes, que j’étais prêt à assumer la vérité et la responsabilité de ma situation, que j’allais faire amende honorable et fuir ce carcan affreux dans lequel je m’étais moi-même enfermé. Il fallait que je leur jure que plus jamais je ne prendrai la vie pour un train qui part pour un aller-simple; que plus jamais je ne me contenterai d’être happé par un faux destin; que plus jamais je ne me laisserai être quelqu’un d’ordinaire.

« Qu’est-ce que vous voulez dire ? » Désormais, je le sais. Néanmoins… J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous le dire. Repensez à ce que j’ai écrit plus haut: cela ne serait-il pas contradictoire si je vous livrais désormais les trésors de mon inspiration, si je vous donnais, comme on montrerait un ours de foire, les moindres pensées, arrière-pensées et arrière-arrière-pensées qui ont constitué le chemin houleux vers ma propre révélation ? Si; c’est résolument quelque chose qui doit se taire, ou du moins rester secret. Mais finalement, peu importe ma propre histoire, non ? Elle n’a rien d’extraordinaire – et c’est tout le sujet. Ce qui est important, c’est de vous inspirer à écrire la vôtre.

Il fait beau aujourd’hui. Le soleil s’élève haut dans le ciel et rayonne sur les immeubles d’en face, qui semblent danser sous son règne. Ma chambre est propre, mon lit est fait. Sur les murs, un poster de Pulp Fiction, un poster de Game of Thrones, une carte du monde dessinée par un ancien ami. Je jette un coup d’œil à mon réveil. Il est 13h48. On sonne à ma porte.

Je ferme mon cahier et le pose soigneusement près d’un autre, sur ma table de chevet. Je les contemple pendant quelques secondes en inspirant un grand coup. Deux cahiers; un pour vous, un pour moi.

Voici le vôtre et mon histoire, ou ce qu’il peut vous en être révélé. J’espère qu’il vous a plu et qu’il vous permettra de vous posez à votre tour cette question qui a été si importante pour moi: « Que voulez-vous dire ? ». En attendant, n’oubliez pas, sous aucun prétexte: ne vous laissez jamais devenir ordinaire.


« Deux ans plus tard » est une nouvelle écrite par Soma. Pour découvrir plus de textes de cet auteur, c’est par ici.


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Crédits illustration: Camille Nicolaï.

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