Culture

Evolution et Innocence : immersion dans le malaise

Le cinéma de Lucile Hadzihalilovic nous installe dans un univers à la plastique hypnotisante, qui offre un certain confort, mais qui se révèle terriblement malaisant. Et c’est ce qui fait l’identité et la force de ses films.

On ne peut pas se sentir totalement à l’aise en visionnant Innocence et Evolution ; la part de mystère demeure toujours trop grande, l’univers évolue et se découvre sans cesse, ce qui nous laisse toujours dans une situation d’inconfort. Cependant, c’est cette ombre et ce mystère qui forment la beauté de ces deux films.

Les univers construits sont flous, brumeux, pleins d’ombres, angoissants, mais très intriguants. Le manque de repères, de contexte spatio-temporel, incite le spectateur à lâcher prise. La meilleure manière de voir le film est de se laisser aller à lui, abandonner l’analyse externe, et plonger dans l’univers mis en scène. Au final, la position de malaise dans laquelle on est face au film nous permet de mieux l’apprécier, notre perception de l’univers du film nous incorpore au film lui-même; nous sommes totalement immergés.

Dans ces films, chaque passage d’une étape à l’autre est marqué par une caractéristique spécifique; la fécondité dans Evolution, et l’apprentissage dans Innocence.

La beauté plastique qui caractérise ces deux films est hypnotisante. Les visages dans Evolution sont livides, les couleurs sombres, et la mer est tumultueuse. L’histoire évolue entre un univers terrestre et aquatique, lui donnant un aspect fantastique et enivrant.

Dans Innocence, le passage de la puberté est cauchemardesque. L’atmosphère légère et fraîche de la maison perdue en pleine forêt du début du film tourne peu à peu à la hantise, et la maison devient alors un véritable lieu d’angoisse et de castration, où les jeunes filles sont livrées à des adultes qui nous sont inconnus, étrangers, difficiles à cerner. Ils guettent, et contrôlent le devenir des filles, se révèlent sadiques et bienveillants à la fois, ce qui ne fait qu’accentuer notre malaise en leur présence.

On pourrait facilement se dire qu’Evolution est la version masculine d’Innocence, mais cela serait dénaturer ces deux films que de se fixer cette idée en tête ; il n’y pas de grille de lecture unique.

Au fur et à mesure que l’histoire avance, et que nous sommes peu à peu enfermés dans ces univers clos (la maison en pleine forêt dans Innocence, et l’île perdue dans Evolution), Lucile Hadzihalilovic nous offre un regard morbide et angoissant sur ce qu’est le passage à la vie d’adulte. Tout devient de plus en plus obscur, comme une sorte de métaphore; chaque parcelle d’ombre qui s’éclaircit quand on en saisit enfin le sens, en révèle une autre, plus sombre et plus angoissante encore. On s’enfonce donc dans l’univers du film, sans jamais réellement trouver de réponses.

En regardant ces films, on peut facilement se dire qu’on n’avait jamais vu quelque chose de semblable auparavant; remarque que l’on ne peut se faire seulement devant très peu de films. C’est comme si Lucile Hadzihalilovic créait son cinéma avec l’ambition d’en faire une expérience scopique.

La mise en scène esthétique, poétique mais déstabilisante de ces mondes ouateux mais vénéneux, métaphores de notre évolution intérieure, ouvre un champ libre d’interprétation sans limite.

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