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Bestiole (nouvelle) – Partie 1

Marcus et Jean sont colocataires depuis maintenant trois ans. Récemment, ils ont décidé de quitter leur appartement à Montreuil pour une pépite parisienne qui se niche aux sommets de Montmartre. A quelques mètres du Sacré-Cœur, ils se logent sous les toits d’un immeuble vétuste dont les moulures peinent à rester en place. Le propriétaire avait investi quelques années plus tôt dans trois chambres de bonnes et avait décidé de transformer ces trois logis en un seul et unique appartement. C’est dans ce logement que Marcus et Jean ont emménagé il y a maintenant deux semaines. Marcus, jeune étudiant en philosophie à la Sorbonne-Panthéon, est de nature casanière et ne s’aventure que rarement dans la folie des nuits parisiennes. A l’inverse, Jean est de nature extravertie et s’abonne aux retours de soirées mouvementées qui finissent très fréquemment dans les commodités. Jean est en dernière année de Master de géographie et adore dénicher des vieilles cartographies qu’il accroche — presque frénétiquement — sur l’ensemble des surfaces exploitables de l’appartement. Marcus et Jean sont amis et même si leur caractère sont presque aux antipodes, et ils ont toujours apprécié vivre ensemble.

Cela fait déjà quelques mois que Jean fréquente Maria, étudiante en droit dans une école cotée. Alors que l’appartement de Jean et Marcus est d’autant plus calme que Jean passe le plus clair de son temps dehors ou chez sa nouvelle copine, Marcus a le temps d’étudier dans le silence et ce n’est pas pour lui déplaire. Marcus sent que cette année ne sera pas comme les autres, les quelques bribes de cours acquis durant sa Licence ne lui laissent aucune chance de rivaliser avec les monstres intellectuels — tant professeurs qu’élèves — auxquels il doit faire face. Et alors que l’hiver s’est installé et que les examens arrivent, que Jean n’est devenu qu’un souffle qui traverse l’appartement, Marcus se résigne de plus en plus : l’échec est inévitable. Ses premiers examens sont un désastre mais il doit se ressaisir, il doit réfléchir, il doit comprendre pourquoi la métaphysique le dépasse tant et pourquoi il n’arrive à exprimer ce qui se passe dans son esprit.

Il est 3h57, Marcus torture son esprit sur un commentaire de texte sur « Le Malaise de la culture » de Freud lorsqu’il entend un vacarme venant de l’étage d’en-dessous. Qui a une heure pareille aurait l’impolitesse de faire des travaux ou de déplacer des meubles ainsi ? Il est tard et Jean n’est toujours pas rentré ; il ne rentrera sûrement pas ce soir, alors Marcus part se coucher terriblement frustré que le vacarme de ses voisins l’ait coupé dans son travail.

Les semaines passent et le bruit infernal ne semble pas s’être calmé. Marcus, de nature pourtant très patiente, ne peut supporter d’être interrompu dans ses révisions et se confronter sans cesse à ses troubles de l’attention qui le rongent depuis des années. Il sent son corps chauffer et la boule de colère qui se niche dans son ventre depuis maintenant quelques heures est sur le point de rompre. Marcus décide de descendre, furieux, et de sermonner ses voisins qui ne respectent décidément aucune règle de nuisance sonore. Il tambourine à la porte plusieurs fois sans que la moindre réponse ne lui soit accordée en retour. Seul le silence s’installe après les coups lourds qu’il donne sur la porte. Ses mains font rage sur les murs, cassant tout ce qui se trouve autour de lui. Les gouttes de sueur qui perlent sur son front, dégoulinent lentement le long de son visage et s’écrasent au sol. Sentant son être tout entier entrer dans un échauffement sans précédent, il se met à hurler de toutes ses forces tandis que les nuisances sonores, venant de dernière la porte, se font de plus en plus fortes. Il tient sa tête entre ses mains et alors qu’il peine à respirer, laisse sa tête taper sur la porte et son corps fébrile glisser lentement vers le sol. Son crâne le fait énormément souffrir et Marcus s’allonge finalement entièrement au sol, laissant son corps s’étendre sur tout le palier. Sa tête s’affaisse vers les escaliers et il distingue peu à peu quelque chose dans la pénombre. Il redresse la tête d’un coup et plisse les yeux pour tenter de comprendre ce à quoi correspond la forme sombre qui se rapproche de lui. Il essuie d’un revers de manche la sueur de son front et se redresse encore un peu. Se dessine doucement une silhouette dans l’obscurité et la lumière du palier illumine, petit à petit, un corps trapu supportant un visage ridé sur lequel trône quelques cheveux grisonnants. C’est le voisin d’en-dessous qui semble être venu pour comprendre d’où venait tout ce tintamarre. Les deux hommes se regardent fixement, Marcus est au sol dans une posture semi-allongée et le vieil homme se tient debout en haut des marches. Après un instant de silence, ce dernier ordonne à Marcus de cesser d’importuner le voisin du 4ème. Le ton de sa voix est grave et résonne dans la cage d’escalier. Marcus, désemparé, se redresse encore un peu pour finalement s’asseoir le dos contre la porte. Il ne comprend pas, pourquoi se montre-t-il si compréhensif et conciliant avec ce voisin du 4ème, qui de toute évidence provoque le même vacarme chez lui ?

  • « C’est curieux que personne ne vous ait informé de cela avant que vous emménagiez ici, mais je vous le répète, tout le monde laisse tranquille le voisin du 4ème, la vie leur en a déjà assez pris. Maintenant, rentrez chez vous ! »

Marcus s’appuie sur la porte pour se relever. Les deux hommes se dévisagent encore quelques instants mais Marcus, épuisé, se résigne à rentrer chez lui ; il a juste besoin de dormir et de ne plus entendre ce bruit. Juste avant de s’endormir, des questions lui taraudent l’esprit : pourquoi son voisin laisse-t-il planer un tel mystère ? Qui sont ces gens en-dessous de ces pieds ? Pourquoi ne les a-t-il jamais rencontrés ?

Le lendemain, Jean rentre à l’appartement pour récupérer des affaires et Marcus en profite alors pour lui expliquer cette drôle d’histoire qui lui est arrivée durant la nuit. Jean rigole et adresse une tape amicale sur l’épaule de Marcus.

  • « Ah sacré Marcus, c’est difficile de t’énerver mais quand t’es lancé, on peut plus t’arrêter. »

Jean ne prend jamais les choses au sérieux et son don de toujours tout minimiser a tendance à blesser Marcus. Pourtant ce dernier sait pertinemment que quelque chose d’étrange est en train de se passer.

Jean est parti et la nuit s’installe de nouveau. Marcus n’a presque pas bougé de sa chaise aujourd’hui : il y a un peu dormi, a gratté les tâches d’encre sur son bureau et a commencé à poser des boîtes d’œufs sur le sol afin d’isoler le plus possible son appartement des bruits qui viennent d’en-dessous.

Mais l’isolation ne fonctionne pas et trois nuits sont passées sans que Marcus puisse fermer l’œil. Il a tenté d’étudier, mais il lui était impossible de se concentrer ; il a été à la fac, une fois, et a dû rentrer l’après-midi car le sandwich au thon qu’il avait mangé le midi lui avait donné des maux de ventre terrible. Et puis de toute façon à quoi bon : il ne peut plus dormir, ni se concentrer, ni même manger. Il ne peut plus vivre tant ce bruit incessant l’obnubile et l’angoisse.

Ce mardi 1er avril, c’en est trop. Marcus, abandonné par Jean et enfermé dans cet appartement aux cloisons trop fines, asservi par ses cours qui le poussent à l’échec, descend les escaliers avec difficulté et se plante devant la porte de son voisin. Les heures défilent et ni ses pleurs, ni ses supplications, ni même sa colère ne font ouvrir cette porte. Mais on doit lui ouvrir, il doit savoir et tout cela doit cesser. Le voisin du dessous n’est pas monté cette fois et de toute façon Marcus n’a pas l’intention de partir.

Alors que le jour se lève et que la main de Marcus est ensanglantée à force d’avoir frappé sur la porte durant toute la nuit, cette dernière s’ouvre finalement. Dans un élan de surprise, Marcus bondit et se redresse dans un mouvement de recul. Cherchant du regard son adversaire, son bourreau de ces derniers mois, il ne voit rien d’autre qu’un couloir sombre d’où une odeur très étrange de copeau de bois se dégage.

  • « Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Suite prochainement dans la Partie 2…

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