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Bestiole (nouvelle) – Partie 2

Pour retrouver la première partie de la nouvelle, c’est ici.

Marcus cherche des yeux la provenance de la réponse et s’arrête, stupéfait, sur un termite qui le fixe en tenant de sa mince patte le coin de la porte. Les questions se chamboulent dans sa tête : « Suis-je en train de devenir fou ? Est-ce la fatigue et la colère qui me font halluciner ou dois-je réaliser que mon voisin du dessous est… un termite ? »

  • « Je répète, qu’est-ce que vous me voulez ? »

Marcus sursaute à cette seconde question en réalisant qu’il est bel et bien face à un termite qui parle. Timidement, il ose lui répondre :

  • « Que vous cessiez de faire tout ce vacarme. »

Marcus n’a aucune idée de ce qu’il est en train de faire mais continue presque machinalement de questionner la bestiole comme si, soudainement, l’idée que son voisin soit un insecte ne le dérangeait plus tant que ça.

  • « Mais pourquoi êtes-vous ainsi ? »

Le termite hésite un instant à raconter son histoire puis comprit que le jeune garçon aux yeux cernés et aux cheveux dressés sur la tête ne se résignerait pas à partir sans avoir eu de réponses à ses questions. Ce termite n’avait pas toujours été termite et d’ailleurs sa famille non plus, il avait été un grand homme d’affaires dans la finance et gagnait plus d’argent qu’il ne pouvait en dépenser. Mais les affaires n’avaient pas toujours été transparentes et lorsque la France s’était secrètement engagée dans des crimes contre l’Humanité, le domaine de la finance avait suivi le mouvement sans forcément faire appel à sa moralité. Ce termite, cette petite bête juste-là, avait connu un « coup du sort », passant d’homme à termite.

Mais alors que son voisin raconte son histoire, Marcus recule soudainement. Il est de nouveau pris de cette terrible fièvre, il étouffe et les gouttes de sueur coulent dans sa bouche entrouverte, lui laissant un goût salé sur la langue. Il recule et se cogne violemment la tête contre le mur derrière lui. Il court et monte les escaliers puis s’enferme chez lui. Comment est-ce possible ? Marcus cru devenir fou. Son voisin est un termite puni pour sa participation indirecte à un crime contre l’Humanité et doit vivre sa peine en fabriquant quelque chose de nouveau, de grand, quelque chose que personne n’aurait été capable de fabriquer auparavant.

Marcus titube, s’accroche à tous les meubles pour se hisser vers son bureau. Quelque chose sonne en résonance, quelque chose lui semble familier… Mais quoi ? Soudainement, Marcus prend d’assaut son étagère, ouvre ses classeurs, arrache les feuilles qui y sont attachées… Ce devoir, celui qui avait sonné le début de ses tourmentes et qui a sonné le glas de sa sérénité, le voilà : Le Malaise de la culture. Il parcourt son devoir des yeux et s’arrête sur ce passage surligné :

« Il ne paraît pas qu’on puisse amener l’homme par quelque moyen que ce soit à troquer sa nature contre celle d’un termite ; il sera toujours enclin à défendre son droit à la liberté individuelle contre la volonté de la masse. Un bon nombre de luttes au sein de l’humanité se livrent et se concentrent autour d’une tâche unique : trouver un équilibre approprié, donc de nature à assurer le bonheur de tous, entre ces revendications de l’individu et les exigences culturelles de la collectivité. Et c’est l’un des problèmes dont dépend le destin de l’humanité que de savoir si cet équilibre est réalisable au moyen d’une certaine forme de civilisation, ou bien si au contraire ce conflit est insoluble.« 

La main de Marcus lâche le devoir et les quelques feuilles manuscrites tombent au sol dans une lente valse. Plus rien n’a de sens pour lui, qu’est-ce qui était en train de se passer ? Marcus baisse les yeux sur ses travaux qui jonchent le sol à ses pieds, et s’en approche pour lire le commentaire de son professeur, juste à côté de l’indication de sa note.

« Marcus, vous restez en surface dans votre analyse, sans aller au-delà des apparences et des préceptes cachés qui forment le point essentiel de la philosophie. Vous êtes prisonnier de vos angoisses et cela ne vous permet pas de réfléchir de la bonne manière. Des efforts sont encore à fournir. »

La fièvre, encore plus forte, trouble la vision de Marcus qui commence à vaciller : il se tient la tête, pose ses deux coudes sur son bureau, les pieds écartés et faibles. Marcus a peur de comprendre, et ces quelques lignes passent en boucle dans son esprit : « son droit à la liberté individuelle contre la volonté de la masse ». Qu’est-ce que cela signifie ? La liberté individuelle, serait-ce celle qui s’était installée d’autant plus furtivement ces derniers mois, le laissant des jours entiers seul face à sa propre incapacité ? Non, Marcus n’est pas libre et il le sait. Il ne l’a jamais été : toujours piégé par la peur d’être seul, d’échouer, de devoir vivre dans un mensonge, celui de devoir montrer aux autres que tout va bien alors que tout va mal. Et puis, la « volonté de la masse », voilà ce qui l’importune. Cela correspond-t-il au fait qu’il est incapable de penser collectif ? Mais en même temps, comment construire quelque chose avec l’Autre quand celui-ci t’effraie et qu’il n’est plus que le reflet cruel de sa propre médiocrité ?

La fièvre est si forte que Marcus tombe en arrière. Après un moment d’inconscience, Marcus redresse la tête et contemple l’escalier qui lui fait face, un escalier qu’il n’a jamais vu auparavant. Il se relève, troublé. Il pense halluciner à cause de la fièvre et se met à courir pour sortir au plus vite de son appartement.

Dehors, sur le palier, il fait soudainement plus frais. Ce courant d’air vient rafraîchir le front dégoulinant de Marcus et ses joues écarlates. Agrippé à la rambarde, il descend les marches avec difficulté. Même si l’air frais lui fait du bien, sa vision est encore floue et la fièvre n’a pas chuté. Il veut retrouver le vieil homme du 3ème qu’il avait rencontré durant cette étrange nuit et qu’il lui explique enfin ce qui est en train de se passer. Il tambourine plusieurs fois à sa porte et appuie sur la sonnette en continu. La porte s’ouvre dans un grand élan et apparaît dans l’encadrement de la porte un beau jeune homme. Marcus recule de quelques pas ; ce n’est pas du tout le voisin qu’il avait croisé la dernière fois. Il marmonne quelques mots puis réussit à demander où est le vieil homme. Le jeune homme reste silencieux et dévisage Marcus avec peur et pitié. Après avoir remué la tête plusieurs fois, il finit par lui dire :

  • « C’est la première fois que nous nous rencontrons monsieur et aucun vieil homme, comme celui que vous décrivez, habite dans l’immeuble.»

Marcus continue de reculer, trébuche et tombe au sol. Ce n’est pas possible… Il se relève péniblement et repart en courant chez lui. C’en est trop et il a besoin d’aide. Son souffle devient de plus en plus court et il manque de s’effondrer d’une minute à l’autre. Il doit appeler Jean, chercher de l’aide. Il attrape son téléphone posé sur son bureau et clique sur ses contacts : vide. Vous n’avez aucun contact. Il n’y a aucun numéro. Le vacarme en-dessous retentit, plus fort que jamais, et les murs se mettent à trembler, les livres posés sur les étagères s’effondrent au sol, tout comme le corps de Marcus qui s’étale violemment par terre. Après quelques instants plaqué sur le plancher, Marcus retire sa main posée sur son fameux devoir. Il se penche à nouveau dessus et reconnaît alors, effrayé, que l’écriture du commentaire laissé est la sienne.

Marcus parcourt la pièce des yeux et ne semble plus la reconnaître. Où sont passés les moulures aux plafonds ? Où est la chambre de Jean ? Pourquoi y’a-t-il un escalier au milieu de la pièce ? Il remarque des traces de sang sur les murs et le vieux sandwich au thon écrasé sur le sol.

Et puis, il y a cet escalier en plein milieu de la pièce qui s’engouffre dans le parquet comme une cascade qui mène tout droit en Enfer. Mais qu’y a-t-il en bas de cet escalier ? Marcus se lève et s’avance vers ce trou béant. Sa tête lui semble si lourde et son corps si faible, qu’il s’arrête un instant pour reprendre son souffle. Comment cet escalier a-t-il pu apparaître comme ça, sans que jamais je ne le remarque ? Ou alors était-il toujours là… Marcus sait que cet escalier risque de changer sa vie, qu’en décidant de descendre ces marches, il sonnera la cloche de la vérité et qu’elle n’aura aucun scrupule à le renvoyer à ce qu’il est réellement. Marcus descend. Une marche, puis une autre et ses jambes dévalent celles qui restent, comme si son corps entier acceptait finalement de se rendre.  En bas, il fait très sombre et une odeur très forte s’en dégage : un mélange de sciure et de brûlé. Au fur et à mesure que Marcus avance dans la pièce, sa fièvre s’intensifie, la chaleur augmente et les souvenirs des derniers mois s’envolent en fumée : rien de Jean, de son voisin du  3ème, de Maria ni de ses professeurs et camarades d’université n’ont existé. Rien, et le chantier qui se dresse alors devant les yeux de Marcus est une immense verrière éclairée par une centaine de lampes infrarouges. Dans ce carré de verre est en train de brûler des copeaux de bois, et en se rapprochant, Marcus aperçoit qu’au milieu de tous ces résidus se trouvent des millions de termites qui sont en train de brûler et de mourir lentement. Marcus tend le bras pour trouver un appui et reprendre son souffle. Sous sa main, il sent une surface en bois qui lui est très familière. L’objet sur lequel il a pris appui est une immense porte en bois qui est fissurée et pleine de traces de sang. Ce n’est pas possible… C’est la porte du voisin du dessous…

Il fait maintenant beaucoup trop chaud et la fièvre qui asservit Marcus l’empêche de rester en bas. Il remonte avec difficulté et s’étale enfin sur le plancher recouvert de boîtes d’œufs. Allongé sur le sol, Marcus comprend finalement qu’il ne pourra jamais quitter cet appartement, qu’il est condamné à rester éternellement Homme car sa seule et unique volonté sera toujours de rester étanche au projet qui se passe sous lui : la volonté de la masse.

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