Société

Ouest-Afrique: du franc CFA à l’Eco, entre tensions internationales et leadership régional

Le passage du franc CFA à l’Eco relève de l’action d’une multitude d’acteurs en concurrence et s’inscrit dans l’histoire d’un héritage colonial déchaînant les passions. L’Eco incarne un projet monétaire complexe et suscite de nombreuses controverses.

La mise en place du franc CFA et son fonctionnement

Suite à la grande dépression de 1929 survenue aux Etats-Unis, la France décide de créer en 1939 un espace économique au sein de ses quatorze colonies africaines afin de limiter le désastre. Cet accord lui permet d’avoir un accès unique et avantageux aux ressources essentielles de ses colonies. En plus de cet espace économique, le Général de Gaulle instaure en 1945 le franc des Colonies Françaises d’Afrique (franc CFA) dont la valeur est adossée à la monnaie de la métropole.

L’échange de cette monnaie se fait entre deux blocs distincts possédant leur propre banque centrale. Il y a tout d’abord l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), composée de huit Etats: le Bénin, le Niger, le Togo, le Mali, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Guinée-Bissau. Ensuite, il y aura la Communauté Economique Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) composée de six Etats: le Tchad, le Cameroun, la Guinée Equatoriale, le Gabon, le Congo et la Centrafrique. La monnaie utilisée dans un premier bloc ne peut s’utiliser dans le second, et inversement.

C’est dans ce contexte et sous ces conditions que le franc CFA s’est créé et s’est échangé. Hormis une modification du sigle (« Communauté Financière Africaine » pour l’UEMOA et « Coopération Financière en Afrique centrale » au CEMAC), il n’a connu quasiment aucune évolution. De nos jours, le franc CFA est fortement contesté tant par la jeunesse africaine que par les économistes et intellectuels de la région. Ces détracteurs dénoncent un héritage post-colonialiste et une emprise de la France sur l’économie de quatorze pays d’Afrique de l’Ouest. L’année 2020 marquait la possibilité pour les Etats africains de renouveler l’usage du franc CFA ou de créer leur propre monnaie. De nombreux projets monétaires ont été théorisés; l’Eco sera la grande gagnante. Cependant, l’élaboration de cette nouvelle monnaie, ainsi que sa mise en place et ses caractéristiques propres, suscite de l’inquiétude et semble être très discutée.

Les engagements d’Abuja: les accords d’une réflexion de plus de trente ans

Stéphane Ballong a publié le 10 février 2020 dans l’hebdomadaire Jeune Afrique un article intitulé « Autour de l’Eco, la guerre pour le leadership dans la sous-région ouest-africaine ». L’auteur explique que le 29 juin 2019 à Abuja, au Nigeria, se tient une réunion de tous les chefs d’Etat de la CEDEAO afin de définir les modalités de la nouvelle monnaie qui devait s’étendre progressivement dans toute la région dès 2020.

Le nom de la devise est alors choisi: ce sera « l’Eco ». Le régime […] sera flexible, avec ciblage d’inflation. Et pour la Banque centrale qui la gérera, c’est un système fédéral qui est retenu, avec une institution faîtière chapeautant les banques centrales des pays membres.

Le sommet à Abuja était le fruit de plus de trente ans de réflexions et de débats. L’échéance de la fin du contrat du franc CFA pour les pays du Sud-Ouest de l’Afrique représentait la possibilité d’obtenir une indépendance économique entière, en n’ayant aucune ingérence occidentale. Ce projet était donc l’espoir d’une bonne partie des élites, entrepreneurs et citoyens de plus de quinze nations.

L’annonce de l’Eco à Abidjan: une « trahison » au sein de la CEDEAO

Le 21 décembre 2019 à Abidjan en Côte d’Ivoire, Emmanuel Macron et son homologue Alassane Ouattara annoncent, lors d’une conférence de presse, le lancement officiel d’une nouvelle monnaie dès 2020 dans huit Etats membres de l’UEMOA.

La devise sera « l’Eco ». Elle aura « la parité fixe de la monnaie commune avec l’Euro. […] Nous avons ensemble décidé de mettre fin à la centralisation obligatoire des réserves de change en France, qui représentait 50%, en actant la suppression du mécanisme du compte d’opération. […] La France ne siégera plus dans aucune des instances techniques de gouvernance de l’Union. […] La France ajuste donc son positionnement pour devenir le garant financier de l’Union conformément au choix par les Etats.

Comme on peut le voir, le projet dévoilé par les deux chefs d’Etats diverge fortement de celui qui a vu le jour au sommet d’Abuja.

Le ton que Jeune Afrique donne à son article laisse entendre que ce projet coopté entre la France et la Côte d’Ivoire est un coup bas fait à l’ensemble des membres de la CEDEAO. Lors de la conférence de presse, Alassane Ouattara parle d’un projet commun avec le président français, tandis qu’Emmanuel Macron assure qu’il s’agit d’une « réforme du franc CFA » et qu’il a souhaité « accompagner la réflexion engagée par les chefs d’Etat de l’UMOA. » En effet: à travers ces déclarations, il n’est absolument pas question de consulter l’ensemble des chefs d’Etats de la CEDEAO, comme cela a été le cas pendant la réunion à Abuja. Un autre projet de l’Eco a bel et bien été construit en parallèle entre les pays de l’UMOA et la France. Grâce à un article intitulé « Afrique de l’Ouest: la fin du franc CFA », publié en 2020 dans le numéro 169 de la revue scientifique Commentaire, les économistes Sylviane et Patrick Guillaumont nous confortent dans cette idée:

La disparition du franc CFA d’Afrique de l’Ouest n’implique pas celle du franc CFA d’Afrique centrale, émis par la Banque centrale des Etats d’Afrique centrale (BEAC), mais, comme on le verra, la rend probable, au bénéfice d’une autre dénomination, qui ne pourra être l’Eco. La différence de dénomination scellera la distinction de deux zones d’émission, souvent à tort confondues sous l’expression trompeuse de « zone CFA ».

Du point de vue des Etats africains concernés, l’Eco abolit les derniers symboles de colonisation française en Afrique, mais sans pour autant être une « monnaie libératrice », comme tant de personnes l’avaient espéré suite au sommet d’Abuja.

La mobilisation d’une multitude d’acteurs autour d’un projet monétaire

Le projet initial de l’Eco qui a vu le jour au sommet d’Abuja concernait la totalité des Etats membres de la CEDEAO, à savoir l’UEMOA et la CEMAC (sans exclusion). Le choix de la nouvelle monnaie pouvait sceller toute ingérence de la France et ainsi couper les liens avec le néo-colonialisme. Cependant les pays de l’UEMOA en ont jugé autrement en traitant directement avec l’Etat français pour la mise en place d’une nouvelle monnaie.

Nous pouvons voir par ailleurs que l’Eco, dans cette nouvelle version – dont le change se fixe par rapport à l’Euro – est largement conçu à l’avantage des entreprises européennes. Comme cela était le cas avec le franc CFA, cela permet d’importer des marchandises africaines à un prix avantageux. Certes, les pays de l’UEMOA ne pourront pas (dans un premier temps) faire fluctuer leur monnaie à leur guise, mais cette décision leur permet également d’avoir l’assurance de conserver un lien commercial avec les entreprises européennes.

L’Eco: une monnaie devant répondre à un cahier des charges

Sylviane et Patrick Guillaumont soulignent l’inquiétude que peut susciter la parité fixe. D’après eux, il n’y a pas de « surévaluation significative », autrement dit l’Eco sera adossé à l’Euro au même titre que l’était le franc CFA. De plus cette garantie que la France offre aux pays membres de l’UEMOA devra probablement passer par l’ouverture d’un nouveau compte auprès de la Banque de France, alors que le « compte d’opérations » du franc CFA s’apprête à être fermé. Or, si cette solution est choisie, la BCEAO devra avoir une « obligation de transparence » vis-à-vis de la France, quand bien même les représentants français n’y siègent plus.

En plus de toutes ces contraintes, si la France se porte garant, la consultation des instances de l’Union Européenne sera nécessaire « pour tout changement de la nature ou de la portée des accords » entre la France et les pays de l’UEMOA. Autrement dit, si les pays de l’UEMOA décident de modifier la valeur de l’Eco, l’Union Européenne aura un droit de regard sur cette décision. Ce sera également le cas si d’autres pays décident d’abandonner leur monnaie pour rejoindre l’Eco. Toutes ces conditions peuvent susciter de nombreuses réticences de la part des autres pays ouest-africains.

Une nouvelle monnaie révélant les leadership régionaux

La réalisation du projet d’une nouvelle monnaie est loin de mettre un terme définitif à l’action de la France dans les pays africains membres de la CEDEAO. Comme Emmanuel Macron l’affirme le 21 décembre 2019:

Il y avait des fortes attentes pour réformer en profondeur le partenariat France et UEMOA; l’inscrire en cohérence avec la dynamique du projet de monnaie unique à l’échelle de la CEDEAO.

Les mots employés sont ici lourds de sens. Il s’agit bien encore une fois d’un partenariat entre la France et l’UEMOA. L’intégration de cette monnaie pour l’ensemble des pays de la CEDEAO n’est pas encore d’actualité. Sylviane et Patrick Guillaumont le confirment en expliquant que les pays membres de la CEMAC continueront à utiliser le franc CFA pour une durée indeterminée.

Par leur action, les Etats membres de l’UEMOA et notamment leur chef de file Alassane Ouattara ont voulu couper l’herbe sous le pied des autres Etats membres de la CEDEAO. Partant de cela, nous pouvons remettre en cause l’idée mythifiée d’un Eco suscitant une unanimité presque parfaite, comme le soutient le journaliste de Jeune Afrique au début de son article.

Dès lors, nous pouvons émettre deux hypothèses. La première est que les Etats de l’UEMOA ont préféré s’assurer une sécurité économique garantie par la France tout en amorçant un processus d’autonomisation vis-à-vis d’elle. La seconde est qu’en acceptant de passer par la France pour organiser le passage à l’Eco, les Etats de l’UEMOA ont préféré sacrifier une indépendance complète, comme le prévoyait le sommet d’Abuja, afin de concurrencer a posteriori les Etats de la CEMAC et notamment le poids-lourd économique de la région: le Nigeria. C’est ce qu’explique notamment Jeune Afrique:

La monnaie de la CEDEAO ne devait et ne pouvait qu’être construite autour du Nigeria et de sa monnaie, le naira. Ce mastodonte démographique, avec ses 200 millions d’habitants, est la locomotive économique de la région, dont il représente près de 70% du PIB. Et c’est lui qui, dans les années 1970, a été à l’origine de la création de cette Communauté, sous la houlette de son président d’alors, le général Yakubu Gowon, avec le Togo de Gnassingbé Eyadéma. Déjà hégémoniste à cette époque, porté par une manne financière provenant du boom pétrolier, il défendait le principe d’une région débarrassée de tout obstacle à une plus grande intégration commerciale et à la prospérité de tous ses pays membres. […] Selon l’entendement collectif, le Nigeria devait donc jouer dans ce projet de monnaie unique régionale un rôle semblable à celui de l’Allemagne, leader économique de l’Union européenne, dans la création de l’Euro.

L’Eco est ici le révélateur d’un jeu géopolitique sournois où les Etats de l’UEMOA affrontent ceux de la CEMAC. Avec cette alliance française, les Etats de l’UEMOA rêvent probablement de devenir un jour la région hégémonique de l’Afrique de l’Ouest.

L’Eco marque-t-il la fin du franc CFA ?

L’annonce faite par les présidents ivoirien et français ne représente pas la fin du franc CFA, comme l’espérait la jeunesse africaine suite au sommet d’Abuja. En effet, le franc CFA continuera sûrement de circuler dans les Etats membres de la CEMAC. En ce qui concerne la zone de l’UEMOA, on peut se demander si l’Eco n’est pas en réalité un franc CFA avec les symboles coloniaux en moins. Comme nous l’avons vu précédemment, les conditions de sa mise en place restent floues et l’arrimage à l’Euro ainsi que le rôle de la France comme garant peut susciter des méfiances.

In fine, le passage du franc CFA à l’Eco fait intervenir de nombreux acteurs comme la France, les grandes entreprises européennes ainsi que l’intégralité des Etats de la CEDEAO. Cependant, ces relations sont loin d’être horizontales. En outre, les Etats membres de l’UEMOA ont en quelque sorte trahi les Etats membres de la CEMAC alors qu’ils semblaient s’être mis d’accord lors du sommet d’Abuja. Ce choix reflète la volonté de concurrencer le Nigeria et la CEMAC afin de devenir une région hégémonique. Quand bien même l’UEMOA a réussi à obtenir une plus large capacité de manœuvre vis-à-vis de la France, elle risque de continuer à en dépendre largement (transparence des comptes, droit de regard de l’UE).

Tout ce processus s’inscrit dans l’histoire d’un héritage colonial. La fin du contrat du franc CFA qui liait pendant 75 ans les Etats de la CEDEAO avec la France aurait pu représenter l’opportunité d’une indépendance économique complète. Ce souhaite porté par la jeunesse africaine ainsi que par de nombreux chefs d’Etats et intellectuels de la région semble bel et bien terni.

Un article rédigé par Antony CLERC.

Tags

Antony Clerc

Étudiant en Licence de Science Politique

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer