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Solitude I – L’allégresse (nouvelle)

Jeudi 12 mars 2020, 20h46 – Cinq jours avant le Confinement.

Je dévalais les pentes bondées d’Internet. Je n’en croyais toujours pas mes yeux, mais nombreux étaient les échos de ma propre satisfaction sur les réseaux sociaux. Non, efface. Pas « satisfaction ». « Stupéfaction » serait un terme plus exact, ou à défaut, plus adéquat. Je n’en croyais pas mes yeux, et eux non plus ; les Autres s’esclaffaient, s’exclamaient, s’excitaient, s’agitaient, se congratulaient tous dans une sorte d’ovation numérique troublée par instants par un message plus adulte, plus responsable, plus sage qui veillait à rappeler les causes tragiques de cette mise en quarantaine. Il était difficile d’être en désaccord avec ce bienveillant gardien de la pensée correcte ; toutefois la réaction spontanée de tous à cette allocution présidentielle fut bel et bien une exubérance prononcée. Jamais un discours d’Emmanuel Macron n’avait rencontré pareille réception, notamment auprès des collégiens et lycéens dont la connexion Internet avait échappé au contrôle parental – et puis à quoi bon de toute façon : c’était les vacances. Cette fois, pas de grève ni d’absence infortunée du professeur de technologie ; non, c’était bien mieux que ça, puisque Monsieur le Président de la République venait ni plus ni moins d’annoncer deux semaines de vacances bonus alors que l’on venait de reprendre les cours depuis moins de dix jours. Imaginez donc l’effervescence partagée des adolescents que l’on emprisonnait avec leur PS4, leur ordinateur et leurs livres – pourquoi pas, après tout – pour toute la prochaine quinzaine. Malgré les circonstances dramatiques, je concevais leur joie et je ne pouvais pas m’empêcher, moi-même, d’avoir un pincement au cœur devant la généralisation forcée de mon mode de vie favori – la quarantaine – surtout en découvrant les messages de Ceux-Qui-Semblaient-S’y-Connaître qui préconisaient que le Confinement – osons la majuscule pour cet âge d’or qui s’annonçait – durerait peut-être jusqu’à six semaines.

On pouvait justifier la réaction des adolescents par leur immaturité ; ils ne mesuraient pas la gravité de la situation qu’impliquait cette décision drastique de fermer écoles, collèges et lycées. Mais comment justifier ma propre allégresse à l’annonce de la mise en Confinement ? Moi, professeur, adulte de surcroît, comment imaginer que je puisse être déconnecté de la situation au point de ne ressentir que de la joie et, allez, un soupçon de curiosité pour la peine ? Avais-je poussé mon vice balzacien d’étudier les Autres sous un angle quasi-zoologique assez loin pour que tant que la maladie ne me ravisse pas, je demeure hermétique au contexte de cette fermeture générale ? Ou bien fallait-il couper court à toute tergiversation et mettre ça sur le compte de ma propre immaturité crasse ? Cette allégresse n’avait même pas à voir avec mon éternel goût pour le farniente. Je n’étais pas en vacances. Dylan F. de 3eB non plus, et pourtant nous semblions avoir réagi de la même façon à l’une des décisions politiques majeures des trente dernières années. Peut-être était-ce lié à mon désintérêt progressif pour la vie politique, mais cette piste, comme toutes les autres, pointait vers le verdict de ma puérilité – peut-être parce qu’à vingt-quatre ans, j’étais plus proche de mes cartes Pokémon que de ma carte électorale. Soit. Va pour l’immaturité. Je sais que vous n’aimerez probablement pas le contraste entre la légèreté de mon propos et la gravité de cette pandémie ; adressez-moi donc vos plus beaux noms d’oiseaux ou interrompez toute lecture, car j’ai de toute façon fait le choix de l’honnêteté en débutant la rédaction de ce journal, et que serait l’honnêteté si elle était perpétuellement consensuelle ?

Les raisons de mon allégresse émergèrent à mesure que la réalité de ce Confinement obligatoire se frayait un chemin dans mon esprit : un zeste de paresse et d’immaturité sans doute, donc, mais aussi et surtout l’impossibilité tragique et salvatrice d’entretenir du lien social. Ne mettons pas directement cette dernière raison sur le compte d’une misanthropie assumée ; cela ne ferait que nourrir le portrait de béjaune qui fleurit un peu plus dans vos têtes à chaque ligne de ce texte. Mais il m’apparaissait évident que la perspective d’assumer pleinement, et même de voir mon mode de vie d’ermite normalisé pour les prochaines semaines, m’emplissait d’une joie mêlée à un soulagement sans borne : celui de ne plus à avoir à faire semblant d’entretenir murges minables et mondanités fastidieuses, rendez-vous banals comme échanges importuns. C’était de toute cette réalité irritante que le Confinement sonnait le glas, et l’apaisement que cette disparition annoncée générait en moi me paraissait comme l’extraction jouissive et attendue d’une chemise trop petite – [EDIT] ou d’un masque de tissu porté quatre heures de suite – ou comme la notification messianique de la désinscription que l’on espérait plus d’une salle de gym à laquelle un cousin un peu trop invasif vous avait fait adhérer. Pendant au moins deux semaines, les Autres n’existeraient plus que dans ce rectangle de virtualité qui pouvait tenir dans ma main ou bien sur mes genoux, et qu’on pouvait éteindre et activer à volonté, sans avoir à se préoccuper de toutes les différentes étiquettes, formelles ou informelles, qui définissaient la vie sociale et professionnelle.

Naturellement, certains de ces Autres étaient davantage que des avatars de chair et ils me manqueront. Mais avait-on annoncé l’isolement strict et total de tout un chacun ? Avait-on interdit même les messageries numériques, au risque qu’elles transportent elles aussi le virus si redouté ? Non, bien sûr que non, il ne s’agissait que de se passer de la présence physique des Autres. Le Confinement allait réguler à merveille ce besoin normalisé et constant de mélanger nos présences tout en nous permettant de garder contact : c’était pour moi la clé des champs de l’émancipation sociale. Il ne durerait pas éternellement, bien sûr. Mais la perspective – oh, la perspective ! – d’être prisonnier dans mon propre royaume à l’instar de Pablo Escobar m’excitait vivement, comme tous ces voyages dont l’expectative nous fait frémir. Des rêves de reprise en main de mes projets personnels et d’emplois du temps optimisant au maximum tout ce temps libre qui s’offrait à moi me boursouflaient d’allégresse et le soir venu, je trouvai difficilement le sommeil. Cette période avait beau n’avoir rien de réjouissant, elle m’exauçait là un vœu inédit qui fit danser mon cœur pendant encore de nombreuses heures cette nuit-là : une bénédiction de lumière et de solitude.

Une nouvelle par Kevin Soma.

Les autres parties de la nouvelle Solitude:

Vous pouvez retrouver des nouvelles du même auteur sur lagiclee.fr : Insomnie, Deux ans plus tard.

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