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Solitude II – L’orgueil (nouvelle)

La première partie de la nouvelle Solitude, L’Allégresse, est à retrouver ici.

Lundi 6 avril 2020, 12h34 – Jour vingt-et-un du Confinement.

Il est midi passé et comme chaque jour depuis trois semaines, il est l’heure d’émerger d’entre mes oreillers. Ma vie d’ermite a pris le pli d’une telle tranquillité que je dois vous avouer que je n’ai pas pensé une seule fois à me recueillir ici pendant ces trois semaines. Ce n’est qu’en faisant un peu de ménage sur mon bureau colonisé par les cendriers, les miettes et les manuels scolaires que je suis retombé nez-à-nez avec ce cahier qui m’a au premier abord semblé si désuet et inutile – comme tous les exutoires le paraissent à l’artiste qui a réussi le tour de force d’être heureux – que je voulus le jeter, avant de repenser aux bribes de pensées qui m’avaient assailli hier soir et qui trouveraient, somme toute, parfaitement leur place entre ces lignes. C’est pourquoi j’ai finalement pris la décision de prendre exceptionnellement un peu de retard sur mes cours à distance et de sacrifier un morceau de ma matinée à la gloire de la plume, de la confession et de la littérature.

Au fil de ces trois semaines, mon allégresse avait peu à peu laissé place à une sorte de plénitude constante, à une espèce de sentiment chaud et rassurant que je ne parvenais pas à nommer. « Bonheur » semblait trop grossier pour le définir tandis que l’allégresse première tendait davantage à désigner le mélange d’excitation et d’impatience que j’avais pu ressentir à l’annonce du confinement. « Plaisir » ne convenait pas non plus, bien trop léger et éphémère ; mais ni « joie », ni « félicité », ni « quiétude » ne me semblaient non plus embrasser pleinement mon état. Après maintes tergiversations, j’optai simplement pour « satisfaction », bien qu’il induisait encore une fois que je me satisfasse de la situation engendrée par une pandémie meurtrière et traumatisante pour une bonne partie de la population mondiale.

Ma perspective du Confinement avait épousé à merveille sa réalité : comme prévu, les jours s’abattaient sur moi avec la rigueur et la régularité d’un métronome que l’on aurait poussé à fond depuis le début de la quarantaine. Du premier jusqu’au vingt-et-unième jour s’était installée dans ma vie une routine minutieusement préparée, comme si mon esprit s’était aguerri durant toute son existence pour s’adapter – ou plutôt « profiter » – d’une période pareille. Tac. Réveil. Tac. Cours en ligne. Tac. Repas. Tac. Film. Tac. Session de sport. Tac. Lecture. Tac. Repas. Tac. Ecriture personnelle. Tac. Sommeil. Entre chacun de ces coups de fouet depuis lors intériorisés, une cigarette, un paquet de chips, un coup d’œil sur les réseaux. Une fois par semaine, je remplissais mon réfrigérateur et je faisais le ménage – le weekend, pour optimiser le temps gagné à ne pas donner de cours en ligne. Et ainsi allait ma vie, un immense bis repetita d’un spectacle angoissant pour beaucoup et divin à mes yeux. Mes journées battaient du rythme d’une musique dont je ne me lassais jamais et dont la mélodie imprégnait désormais mes poumons, mes yeux et mon esprit tout entier ; j’avais fini par ne faire plus qu’une avec elle, insatiable amoureux de cette danse macabre et féérique que je pouvais enfin pratiquer librement, là, sur ma scène invisible aux Autres et pourtant si chatoyante, comme le soliloque à demi-assumé d’un acteur incompris.

J’avançais volontiers, lors de ma première confession allègre, que je n’étais pas en vacances. En tant que professeur, il me fallait assurer la sacro-sainte continuité pédagogique, qui consistait en poursuivre les cours à distance par le biais de sites obsolètes mais aussi et surtout – en tout cas, si l’on voulait donner du sens à cette tâche éducative – en joindre et pousser les élèves récalcitrants, par toutes sortes de moyens – pression parentale ou adaptation à leurs propres usages – à faire les exercices et à les renvoyer dans le temps imparti. Mais même une fois docilement acceptée, cette mission me laissait un temps considérable, Confinement oblige. Dussé-je lui consacrer cinq heures par jour, il me restait facilement cinq ou six coups de métronome à mettre à profit pour exploiter pleinement et parfaitement la journée. J’acquis bien vite cette vision qui, couplée à ma routine réglée comme du papier à musique, participa grandement à ancrer en moi la « satisfaction » dont je vous parlais plus haut.

Chaque jour, je me sentais comme Le voyageur contemplant une mer de nuages, car au lieu des lourdes journées qui nous souillent de travail jusqu’à ce que sonne l’heure du dîner, j’avais le loisir de me recueillir, alors que le soleil d’avril était encore haut dans le ciel, devant un horizon blanc et réjouissant duquel jaillissait un geyser de la ressource la plus chère et la plus rare de la planète : le temps. Il s’étirait du sol vers le soleil et puis la Lune, indéfiniment, en volutes suprêmes et indomptables qui ne retombaient jamais, qui s’envolaient, purement et simplement, pour muer, plus tard peut-être, en une attente désœuvrée ou bien en un chef-d’œuvre éblouissant. Les volutes n’auraient pas pu être plus indifférentes à cette dernière distinction, et elle marquait pourtant, à l’échelle des Hommes, la différence entre celui qui attend et celui qui agit ; en d’autres termes, entre le quidam fade et le génie qui ne s’ignore plus.

Je ne vous cache pas avoir longtemps essayé de faire partie de la seconde catégorie ; ma vie casanière mais bien remplie de professeur m’avait rapidement assuré que je resterai dans la première. Que peut l’ambition d’un homme face à la promesse d’un frigo perpétuellement garni en échange d’une tâche qui lui est abordable ? Seul ce Confinement, qui mérite une fois de plus sa glorieuse majuscule, avait réussi à me rapprocher de ces volutes dont j’avais tant manqué en me réduisant à une qualité d’anachorète qui m’avait toujours fait fantasmer et que j’avais fini par renier. Deux semaines, puis quatre, puis six, et peut-être plus ; sous mes yeux pétris de lumière, la mer de nuages ne faisait que s’épaissir et les volutes se multiplier. Il ne tenait plus qu’à moi de saisir cette divine opportunité que le Diable me jetait et de savourer le plaisir miraculeux d’avoir, au milieu du chemin de ma vie, une chance, un choix : gravir cette échelle vers le chaos et le prestige ou mourir dans l’oubli et l’orgueil le plus inutile.

Une nouvelle par Kevin Soma.

La troisième partie de la nouvelle Solitude, La Colère, est disponible ici.

Vous pouvez retrouver des nouvelles du même auteur sur La Giclée: Insomnie, Deux ans plus tard.

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