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Solitude III – La colère (nouvelle)

La première partie de la nouvelle Solitude, L’Allégresse, est à retrouver ici.

La deuxième partie, L’Orgueil, est à votre disposition ici.

Vendredi 17 avril 2020, 23h47 – Jour trente-deux du Confinement.

Cela fait désormais trente-deux jours que je peux jouer à loisir avec les belles volutes du Temps, soit autant de journées minutieusement élaborées, planifiées et organisées par mes soins selon le rythme que je vous partageais il y a deux semaines. Trente-deux jours de parfaite harmonie avec moi-même, de culture, de production, de travail dans la plus heureuse des prospérités. Trente-deux jours d’un Confinement dont la fin, à mon grand plus bonheur, ne s’annonçait toujours pas, et qui semblait se poser un peu plus définitivement sur nos vies à chaque journée qui passait. Trente-deux jours, enfin, que je maintenais le contact le plus infime avec les Autres, un cordon ombilical qui pouvait paraître insignifiant mais qui était, en réalité, déjà bien trop bouffi par la merde qu’il véhiculait dans un sens – je vous laisse deviner lequel.

A vrai dire, chaque jour qui passait était une nouvelle raison de haïr et de haïr toujours plus les ahuris qui m’entouraient inévitablement. Car cette solitude-là n’était qu’un voile ; les Autres étaient toujours là, non pas dans les rues sales et décaties, mais grouillant secrètement dans chaque petite alvéole qui constituait la ruche sale et désordonnée qu’était la ville. Ils avaient beau ne plus vagabonder sous ma fenêtre, leur voix portait encore jusqu’au petit rectangle chaud qui chantait dans mes oreilles du matin au soir. Ils s’en donnaient à cœur joie pour combattre le vide assourdissant qui, depuis plus d’un mois, menaçait de prendre possession de leur vie, déblatérant pour la peine des millions d’inepties, de niaiseries et de provocations qui se perdaient dans une masse quotidienne conséquente de bredouillis partagés et repartagés avec emphase, indignation ou mauvais humour par d’autres cerveaux en faillite qui tentaient vainement, à leur tour, d’exister. Si elles avaient au moins le mérite de me rappeler la préciosité de ma solitude, leurs éructations numériques colonisaient jusqu’à mes pensées, lorsque la vaine quête d’une explication rationnelle à ce monceau de bêtises sordides accaparait mon attention et interrompait mon travail.

Comment était-il possible d’être aussi médiocre ?

J’aurais pu – aurais dû ! – ignorer la question, mais elle m’obsédait tant et tant que je sacrifiais de plus en plus de mon temps à ces réflexions crasseuses, à cette cour de récréation géante qui n’avait de finalité que dans son entre-soi. Et plus cette interrogation me trottait dans la tête, plus elle se prenait à jaillir de manière impromptue pour s’appliquer à chaque incompréhension, chaque déception, chaque prise de tête qui jalonnait mon quotidien. Par exemple, comment était-il possible qu’un adolescent de quatorze ans ne soit pas capable d’écrire un simple mail ? Comment était-il possible de négliger l’éducation d’un enfant de la sorte ? Comment était-il possible qu’autant d’enfants n’aient, pour tout équipement numérique, « que » le dernier IPhone mais aucun ordinateur portable ? Comment était-il possible qu’ils maîtrisent davantage YouTube qu’un simple logiciel de traitement de texte ? Les gamins eux-mêmes n’y étaient évidemment pour rien : ces accusations rejoignaient la longue liste de reproches que j’adressais régulièrement à chaque géniteur incapable de surveiller son enfant sur la plage ou dans les grandes surfaces, incapable de calmer son enfant qui babillait dans les transports en commun, incapable de punir son enfant sans le frapper, incapable de doser la bienveillance et la dureté qu’il convenait de lui donner, incapable d’écouter son enfant et d’avoir de la compassion pour lui, incapable de ne pas encadrer sa vie avec des préceptes d’un autre siècle, incapable d’éduquer son enfant, purement et simplement, et tout bon à attendre que la grâce divine fasse le sale boulot à sa place, jusqu’à ce que retentisse l’inévitable verdict, l’inéluctable conclusion, qu’il avait jeté dans la gueule du monde un échec de plus, et dont la responsabilité échoyait, sans nul doute aucun, à ces individus moyens qui avaient cru bon de reproduire l’erreur qu’ils incarnaient.

« Mais l’adaptation est le lot de tous en ces circonstances, personne ne s’attendait à vivre cela. Il nous faut être solidaires et faire preuve d’indulgence entre nous ! », me rétorquera un quidam bien trop bienveillant. Naturellement, étant donné l’organisation désastreuse de la continuité pédagogique, le litige existe quant à l’attribution de tous les torts aux parents qui ne voulaient pas y participer. Cette mascarade d’enseignement, orchestrée par un gnafron à l’image du gouvernement tout entier, avait perverti en quelques semaines à la fois mon amour du métier et le peu de philanthropie qu’il me restait. Comment était-il possible, dans un pays de soixante-sept millions d’habitants, que le ministre d’un pôle essentiel pour le bon fonctionnement de notre civilisation soit aussi médiocre ? Voilà peut-être un début de piste, un ersatz de réponse. Car comment imaginer que les Autres soient meilleurs quand notre système éducatif déjà fragile est K.O. à la première bousculade ? Quand le chef du chef du chef de ceux qui décident comment instruire les enfants et les adolescents et leur apprendre à devenir des citoyens respectueux et respectables n’est lui-même ni respectueux, ni respectable, et tout aussi médiocre que tous les Autres, sinon davantage ?

Mais le tort est sur moi, je le reconnais. J’ai pensé que le Confinement suffirait à me couper de cette crasse polluante et contagieuse pour me dédier à des tâches autrement plus singulières et grandioses ; j’ai pensé que ma routine rigoureusement installée résisterait aux miasmes des intempéries anthropiques. Il n’en est rien ; même seul, je me sens à la fois noyé dans la foule et soutenu par elle comme par le moyen d’une abominable dépendance. Je la méprise et elle me captive. Je l’exècre mais elle me sustente. Je l’abhorre et j’écris pourtant pour elle.

Et tout, absolument tout autour de moi, frigidaire, cahiers, ordinateur, télévision, fenêtre, gâteaux salés, verre, écouteurs, crayons, plantes me rappelait Leur Présence, Leur Infaillible Présence. J’avais beau penser être seul dans cette pièce depuis trente-deux jours, c’était comme si les Autres avaient toujours été là, moquant ma candeur, étalant leurs chaussures sales sur le canapé et décapsulant une bière sans demander. Non contents d’avoir petit à petit envahi les moindres recoins de mon esprit, ils s’échinaient désormais à conquérir ma cuisine, mon salon et mes biens, à me bouter, moi, hors de ma propre maison, à me pousser, enfin, jusqu’aux confins de mon propre délire, de ma folie vigoureuse et créatrice, celle-là même qui me faisait resplendir comme un phare au milieu d’une forêt de lampadaires morts ; cette même lumière – car j’avais deviné leurs sombres desseins – qu’ils convoitaient et qu’ils regardaient curieusement, d’un air hébété, comme la phalène attirée par le flambeau rougeoyant ; ce même éclat vif, bref, imperceptible, finalement, qui leur demeurait, leur demeure et leur demeurera ad vitam aeternam aussi abscons et mystique que le mythe de l’étoile filante et que toutes les autres légendes inventées pour les faire rêver à une existence moins misérable : un fabuleux fantasme insaisissable, pour lequel leur envie n’avait d’égal que ma colère.

Une nouvelle par Kevin Soma.

La quatrième et dernière partie de la nouvelle Solitude, La Honte, est à retrouver ici.

Vous pouvez retrouver des nouvelles du même auteur sur La Giclée: Insomnie, Deux ans plus tard.

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