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Solitude IV – La honte (nouvelle)

Les trois premières parties de la nouvelle Solitude sont disponibles ici:

Mardi 19 mai 2020, 04h59 – Jour soixante-quatre de mon Confinement.

Le monde entier semblait assoupi. La fenêtre ouverte exhalait son haleine fraîche et silencieuse. La nuit suintait des murs et la Lune, bien maigre et solitaire dans le ciel jaune, semblait se morfondre. Moi, j’attendais en vrai que le sommeil ne vienne me cueillir : sous la couverture, par-dessus, sur le ventre, sur le dos, rien n’y faisait ; à l’image des Autres, Morphée avait profité du déconfinement pour foutre le camp et m’abandonner à l’insomnie. Alors se poursuivait l’interminable rituel qui avait été le mien depuis ma triste résolution d’aller dormir plus tôt qu’à mon habitude ; c’est-à-dire pianoter quelques pensées sur mon téléphone, lire les dernières publications que j’avais manqué, puis me retourner dans mon lit sans succès comme un lion en cage. Etant coutumier du fait, j’avais mis au point, au fil des années, une solution très simple : elle consistait en me focaliser sur l’une des innombrables histoires que j’avais toujours voulu écrire et de la « lancer », comme on projetterait un film sur une toile blanche. Cette nuit, néanmoins, même ce stratagème échouait, mon imagination divaguant vers des chimères qui me serraient le cœur et interrompaient mon voyage vers le royaume des songes. C’est alors que j’avais vu, éclairé par un rayon de lune que d’autres auraient pu interpréter comme un signe divin, ce bon vieux cahier que je n’avais pas touché depuis plus d’un mois et qui prenait la poussière sur ma bibliothèque.

La gorge serrée, je l’ouvris pour le parcourir à la faveur des étoiles. Chaque vieux poème qui défilait sous mes yeux ravivait les volutes d’angoisse qui s’élevaient de mes entrailles ; chaque vers, chaque rime, chaque assonance résonnait en moi comme dans une église désertée. Il me semblait entendre chaque pensée, idée, croquis, à l’origine innocemment annotés dans les marges, me hurler sa déception, sa rage, sa colère ; car j’avais fait de chacun d’entre eux des actes manqués, des orphelins, et ils étaient autant de spermatozoïdes laissés sur le bas-côté, éliminés dans la grande course de leur érection comme œuvre aboutie et achevée. Fuyant leur appel au gré des pages, les trois modestes entrées de mon journal de confinement m’apparurent, maigres et scintillantes, comme autant d’états qui m’avaient transcendé, vingt fois plus que les autres, pendant ce Confinement. J’avais été heureux, j’avais été arrogant, j’avais été irascible, et j’étais désormais honteux devant cet échec manifeste de tracer une feuille de route de mon propre succès, qui s’était finalement résumé en ces trois-mille mots mal agencés qui ne valaient pas davantage que ce que j’avais appelé les « éructations numériques » des Autres, qui malgré leur évidente fermeté à échanger « des millions d’inepties, de niaiseries et de provocations », ne s’étaient pas encore abaissés à coucher leur mépris gras sur papier, dans l’idée que qui que ce fût aurait jamais l’idée de vouloir lire ça, et à considérer que le temps dépensé dans le projet de cette écriture eût – paradoxe du vaniteux – une valeur plus grande qu’une quelconque activité qu’eussent pu plébisciter les Autres.

La solitude m’avait fait oublier la réalité du monde. Pour moi, cette dernière s’était, dès l’annonce présidentielle, cantonnée à mes murs et à mon plafond, au point que je me mette à fustiger le reste comme s’il avait cessé d’exister, ou comme s’il était devenu une partie de moi-même, me conférant toute légitimité à lui donner le rôle que je souhaitais, comme j’eus pu le faire avec n’importe laquelle de mes histoires, n’importe lequel de mes personnages. Les Autres étaient devenus les pantins de mon petit théâtre secret et ridicule, et j’avais, en metteur en scène sadique et mégalomane, choisi de les placer à leur insu au centre de mon délire, comme si cela m’avait permis, pendant ces soixante-quatre jours de marginalité, de me sentir parmi eux. Oui, j’avais été l’un des leurs, précisément pendant ce laps de temps durant lequel je n’avais pas à être l’un des leurs, durant lequel je ne devais plus rendre de comptes au nom de cette intégration sociale à laquelle nous sommes tacitement tous forcés. L’expérience commune de cette pénitence contrainte m’avait, pour la première fois, lié à Eux, jusqu’à ce que la réalité, comme toujours, ne me rattrape et ne fasse redoubler mon aigreur : si j’avais apprécié ma solitude, c’était le cas de peu de mes congénères. Le Confinement avait-il été une bonne expérience pour autant ? Sa perspective m’avait enchanté, mais soixante-quatre jours plus tard, force était de constater que j’avais été consumé, dévoré, ravagé par ma propre solitude, qui m’avait guidé vers les contrées inexplorées de ma conscience pour mieux m’y perdre, et pour me faire assimiler définitivement le décalage fatal qu’il y avait, qu’il y a et qu’il y aura toujours entre les Autres et moi, non pas car je leur étais supérieur, non pas car j’étais un artiste incompris, mais bien parce que j’étais moi-même gangréné par une médiocrité qui semblait aux yeux des Autres aussi inintelligible que la leur pouvait me paraître.

Mais désormais, le matin se lève, et ma solitude touche à sa fin. A travers les rayons fragiles de l’aube, je peux déjà sentir sur ma peau l’air frais du printemps qui me rappelle à lui. Un frisson me parcourt l’échine et ma gorge se serre à l’idée de redécouvrir le monde, l’autre monde, celui qui, pendant quelques semaines, s’était pétrifié. Les souvenirs affluent, comme nourris par la lecture de mon journal : moi en train de cuisiner, moi en train de jouer, moi en train de lire… Avaient-ils seulement été réels, eux ? La brise matinale, qui me caressait la joue avec une insistance grandissante, semblait appartenir à ma bulle mourante qui se contorsionnait en se vidant de sa substance. Mes yeux se posèrent sur la silhouette de la ville qui dévorait l’horizon, et je m’aperçus qu’elle ne m’avait jamais semblé aussi réelle. Mes murs et mon plafond auraient pu s’évaporer sur-le-champ que je n’eusse pas été surpris.

Mes paupières se faisaient lourdes ; il me fallait dormir. Si la boule d’angoisse me nouait toujours les entrailles, je me sentais étrangement libéré d’un poids. Je m’enroulai dans mes couvertures et patientai. Comme un faucon fondant sur sa proie, le sommeil m’emporta bientôt, sonnant le glas de cette insomnie de soixante-quatre jours. Je ne savais pas encore qu’il m’emmenait vers le même monde ordinaire que je haïssais depuis toujours ; un monde dans lequel, handicapé par mon esprit excentrique et grabataire, mes élans d’allégresse, mes envolées d’orgueil et mes éclats de colère ne me paraîtront guère plus que des souvenirs nébuleux ; un monde dans lequel, enfin, ne demeurera que la honte abyssale, insondable, irrémédiable de n’être qu’un homme de plus.

Une nouvelle par Kevin Soma.

Vous pouvez retrouver des nouvelles du même auteur sur La Giclée: Insomnie, Deux ans plus tard.

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